Chapitre 20 : Glasgow Kiss et Bouddha

Bruxelles, Belgique, 07h30 heure locale, 23/08/2031 :

Le réveil retentit bruyamment dans la chambre qu'occupait Agathe, avant de se voir projeté au travers de la pièce pour aller s'éclater contre une reproduction pourrie d'un Monet coloré. La femme se redressa sur son séant et bailla, s'étira, avant de rabattre sa couette sur le côté pour aller s'habiller. Elle fit sa toilette soigneusement, allant même jusqu'à passer quelques coups de brosses dans sa délicate chevelure, puis quitta sa chambre, après quelques minutes de préparation, pour aller remettre ses clefs à l'accueil, où les éléments mâles de l'équipe avaient tant de fois demandé: "pourrions-nous employer vos toilettes, s'il vous plaît?".
Les agents s'étaient donné rendez-vous dans un petit café tout proche aux alentours de huit heures afin de se briefer pour la journée et, de manière plus générale, pour bouffer un croissant. Lorsqu'Agathe arriva, tout le groupe était déjà rassemblé sur la terrasse de l'établissement et faisait la commande à une jolie petite serveuse aux cheveux noués en queue de cheval.
- Tu prends quoi, Agato? la héla Romain alors qu'elle traversait encore la place dallée.
- Café, parvint-elle à formuler.
Ils se laissèrent le temps de boire leur breuvage à petites gorgées, et prirent la peine de bien mastiquer tout en lisant le journal (ou un torchon style l'actualité sportive dans le cas d'Antonio et Andréas), les jambes croisées et dans une tranquillité qui ne leur avait été accessible qu'à l'oasis durant tout ce mois de mission.
Le petit déjeuner une fois achevé, ce fut Thomas en bout de table qui distribua les tâches au groupe et décida de l'horaire:
- Etienne se chargera d'aller faire brûler l'appartement de Barra, Timothée ira détruire les documents au bureau et le reste d'entre nous ira récupérer le matos nécessaire chez soi. Moi, j'ai un rendez-vous chez le dentiste qui va me mettre deux fausses dents. On se retrouve chez moi à deux heures trente, et à nous les bains de Spa. Soyez prudents, je vous rappelle qu'on veut notre peau. C'est parti!
Sur ces mots, le groupe se divisa en en quelques escouades qui se dirigèrent soit vers la gare centrale, soit aux arrêts de bus les plus proches, et chacun partit ensuite de son côté afin de s'emparer de quelques armes personnelles, de vêtements, et de deux trois liasses de billets. Valérian accompagna Romain jusqu'à son domicile, et les deux hommes conversèrent tout le long du trajet en bus:
- On n'a pas vraiment eut le temps de discuter quand on était en mission, dit Romain; mais quel genre de job est-ce que Andréas, Tony, Riki et toi faisiez pour Bräunstein?
- Ben... Bien sûr on connaissait pas son identité, mais on était devenu ses hommes à tout faire, en fait: on escortait ses chargements d'armes, on éliminait l'une ou l'autre personne qui dérangeait son petit business... Jamais grand-chose, au final. Riki est en fait le seul à avoir une baraque à Bruxelles. Nous on vivait seulement en Arabie. On travaillait surtout au Moyen-Orient, mais on a fait une fois un voyage au Sri Lanka, en 2022... C'est cette fois qu'on devait aller convaincre un parrain local de payer le boss. Andréas m'a dit qu'y vous a raconté l'affaire?
- Oui: la ribambelle de boyaux dans le lustre suite à un petit esclandre au bar, c'est ça?
- Voilà. C'est la seule fois où on a éliminé plus d'une seule personne lors d'une mission. A part ça, on n'a jamais vu Bräunstein. Tout ce qu'on savait de lui c'était qu'il payait bien...
Le bus arriva enfin à l'arrêt le plus proche du domicile de Romain, et les deux agents descendirent pour parcourir à pieds les cinq cents mètres les séparant encore de la luxueuse bâtisse moderne dans laquelle avait investi le belge, et qui se trouvait dans une petite rue perpendiculaire au Boulevard Louis Schmidt.
Au même instant, Ricardo sortait seul du métro à Hermann-Debroux et prit le tram le temps de quelques arrêts afin de se rapprocher de la spacieuse villa qu'il avait achetée quelques années plus tôt. Il marcha encore quelques instants à la sortie des transports en commun et déambula le long de larges rues avant d'arriver en face de son jardin qu'il traversa, un sourire aux lèvres. Le gravier crissa sous ses pas, et il sortit son trousseau de clé pour ouvrir la porte.
Si Ricardo avait acheté une maison détachée, ce n'était pas pour disposer de plus d'espace ainsi que d'un endroit vert et calme où méditer et contempler le vol des hirondelles, mais tout simplement pour pouvoir jouer de la batterie comme un taré sans que les voisins viennent les lui briser. La bâtisse était donc entourée d'une large bande de gazon suivie d'une haie de pins touffus servant d'isolation sonore. La maison en elle-même était assez simple, sur un seul étage et peinte en blanc, et l'on pouvait trouver en son centre une large cours de pierre bleue agrémentée d'une fontaine de cuivre verdi et de quelques arbustes. Le toit était sobrement couvert d'ardoise bleu Roy qui luisaient au soleil de cette matinée d'été. L'intérieur de sa demeure plongeait tout entier dans une atmosphère musicale où les pièces défilaient une à une comme des notes modulées: le salon était jazz, la cuisine hard rock, et sa chambre métal... Cette décoration fallacieuse dissimulait bien la véritable profession de l'agent.
Les gonds bien lustrés glissèrent en silence lorsque Ricardo poussa l'épaisse porte de bois gardant son chez-lui. Il fit quelques pas dans le hall d'entrée, déposa sa veste, puis entra dans le salon afin de se mettre un peu de musique. Après si longtemps, du Metallica s'imposait...
La chanson Seek and Destroy débuta, et Riki se retourna. Une fraction de seconde lui fut laissée pour entrevoir la silhouette faisant ombre dans l'embrasure de la porte. Il eut juste le temps de se laisser tomber à terre, derrière le divan, avant que deux balles n'aillent se ficher dans la tête de Marilyn Monroe, dans son dos.
- C'était un Andy Warhol, enculé!!! hurla Ricardo.
Il rampa sur un mètre puis se redressa et eut juste le temps de se défenestrer, brisant la vitre en une magnifique culbute, pour atterrir dans la cours et se mettre à couvert de la fontaine.
"Seek and Destroy!"
Une nuée de petits plombs vint rebondir sur le métal aux nuances vertes de la fontaine. Une dalle de pierre bleue se fendit net à côté du pied de Riki, et une vitre vola en éclats à l'opposé de la cours. Si Ricardo parvenait à traverser l'étendue de pierre bleue sans se faire abattre, et brisait une fenêtre en face, il aurait accès aux escaliers menant à la cave et pourrait s'armer décemment dans sa réserve... Encore fallait-il ne pas se faire abattre...
"Seek and Destroy"
- Be with me, Burnux!
Sprint jusqu'à la fenêtre; une balle dans la bidoche. "Wazaaaah!!!" beugla-t-il en traversant le carreau double épaisseur de sa salle de répétition. Il rebondit sur le sol carrelé en se cognant la tête partout, la tronche toute griffée par les petits bris de verre.
- Ah! j'ai mal au bidou...
Il contempla sa main tachée de sang:
- Eh! meeerde!
Les vitres éclatèrent en suivant le rythme de la chanson au volume max. Les balles vinrent creuser de petits trous dans la batterie de Riki, dont les cymbales furent pliées et la grosse caisse réduite à l'état de passoire. Toute l'habituelle bonhomie du visage de Ricardo s'envola d'un coup.
- Oh! le fils de pute!
Il descendit les escaliers un peu plus loin, chopa sa mitrailleuse lourde, son lance-grenades, et rien à branler des voisins! C'est que des pédés de bourges! Il balança deux ribambelles de cartouches sur ses épaules, chargea les flingues avec les dents et remonta, s'adressant à son instrument:
- T'en fait pas, ma belle: papa va t'venger!
"Seek and Destroy"
Riki bondit par la fenêtre défoncée quelques secondes plus tôt. Les balles sifflèrent sans le toucher, ou peut-être le touchèrent-elles sans qu'il s'en rende compte. Il traversa la cours à pas lents, rafale sur rafale.
- Ta mère la juge!!!
Tout en lâchant des volées de gros plombs, ce furent les grenades qui s'envolèrent ensuite. Riki visa les fenêtres qui pétèrent en petits morceaux, et les explosions surpassèrent jusqu'à la voix de James: "Seek and Destroy". La sono s'arrêta soudain; un mur s'écroula, et tout un pan de la maison prit feu. Riki incéra le deuxième chargeur dans sa grosse mitrailleuse tandis que le toit croulait en un fatras de tuiles brisées. Toute la section de la bâtisse s'embrasa; plusieurs gerbes d'étincelles firent pétiller l'air terne et gris de la matinée.
Ricardo incérait un troisième lot de cinq grenades dans son arme lorsque l'assassin quitta la maison en flammes avec force hurlements incontrôlés, le textile de ses vêtements se fondant avec sa peau en ébullition, ses cheveux en feu et le dos rougeoyant comme la braise ardente: Riki lui vida son chargeur dans le thorax sans plus de cérémonie.
- Fallait pas niquer ma batterie, sale con.
Ricardo se rendit dans son garage, chargea quelques armes et un peu de pognon dans le coffre, appliqua une compresse sur sa blessure après en avoir extrait la balle, puis démarra et se rendit chez Thomas par le plus court chemin. Les pompiers et les flics ne tarderaient pas. Riki sortit son portable et composa le numéro de Romain. Celui-ci décrocha presque instantanément:
"Alors, quelqu'un t'attendait chez toi aussi, mon gros? dit-il sur un ton joyeux."
- Ouais. Il est mort... J'en conclus qu'on t'a fait la même blague... Tu es parvenu à l'avoir vivant?
Court silence.
"Euh..."
A l'autre bout du fil, au beau milieu de la cuisine de Romain, un homme était embroché au mur par deux katanas et avait une cuillère à soupe plantée dans l'½il gauche.
"... pas vraiment vivant... Mais sa jambe continue de trembler."
- Je vois... Bon, y faut prévenir Alexandre: y doit tout juste être en train d'arriver chez lui. Passe-lui un coup de fil, moi je préviens les autres.
" Ça roule. On se retrouve chez Tominours!"
Sur ces mots, Ricardo raccrocha pour téléphoner aux autres tout en conduisant de la main gauche. Il appuya sur le champignon et dépassa quelques voitures dans son quatre-quatre noir. Il allait faire le ménage chez Thomas avant que celui-ci ne rentre.
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L'appartement d'Alexandre était plongé dans la pénombre lorsque celui-ci en ouvrit la porte, libérant l'odeur infâme du Roquefort qu'il avait oublié sur la table de la cuisine plus d'un mois auparavant, lors de son départ en mission. Il ôta sa veste qu'il pendit au porte-manteau, et se dirigea vers la salle de séjour, lorsque son portable sonna et l'arrêta dans sa course. Il décrocha prestement:
- Allô!... Ah... je vois. Ok... je fais ça et on se retrouve chez Tommy. Pas de soucis. A plus.
Alexandre raccrocha, rasa les murs et glissa dans la cuisine où il ouvrit le frigo. Aussi loin qu'il s'en souvenait, Alex avait toujours gardé un flingue planqué dans son petit Tokiwa, au fond de sa cuisine. Les autres s'étaient longtemps foutu de sa gueule à ce sujet, en lui disant qu'il avait trop regardé "Bourne Identity", mais voilà qu'aujourd'hui ce petit pistolet puant le fromage, la mayo et le sirop de Liège se révèlerait enfin être d'une grande utilité. Le bras cassé d'Alex ne lui faciliterait toutefois pas la tâche, bien qu'il s'agisse du gauche.
Il écarta une botte de radis tout mous et un paquet de salami périmé, puis agrippa le pistolet au manche graissé à la mayo light pour partir à la chasse dans l'appart mal éclairé. Les volets de bois laissaient filtrer quelques minces rubans de lumière entre leurs lattes, colorant timidement les livres d'Histoire traînant sur la table et sur les étagères de sa bibliothèque. Une armure luisait dans un coin, un sabre au mur. Les teintes pâlies des cartes anciennes contrastaient avec les photos de concert, pour au final créer une étrange harmonie entre les antiquités aux âges variés et l'ambiance rock de la salle de séjour. Le petit lustre miroitait dans l'ombre.
Quand Alexandre aperçu un faible mouvement qui fit reluire le canon d'un revoler dans l'obscurité, son premier réflexe fut de se rabattre vivement dans le hall d'entrée. Une rafale de pistolet mitrailleur fit sauter le mur de plâtre et l'armure sonna comme une cloche au fond de la salle.
Bien qu'Alex gagnât tout aussi bien sa vie que le reste des agents, son appartement était bien plus étriqué que celui des autres. Certes, il l'avait acheté dans un quartier résidentiel relativement chic d'Uccle, mais la véritable raison était qu'Alexandre collectionnait toutes sortes d'antiquités à la valeur incroyable, s'achetait des livres sur papier de vélin et aux reliures de cuir datant parfois de plusieurs siècles, et passait tout son temps à voguer de concert en concert, et donc à s'acheter de nombreux billets d'avion. Il repensait parfois avec le sourire au petit gland qui l'avait défié au "qui a vu plus?" quelques années plus tôt, en prétendant être imbattable. L'appartement d'Alex était donc relativement petit: deux portes dans le hall donnaient accès, à gauche, à la cuisine, et à droite, à la salle de bain, qui elle-même était connectée à la chambre à coucher. Le hall s'ouvrait, face à l'entrée, sur un vaste salon salle à manger duquel on pouvait aussi accéder à la chambre.
Alexandre s'engouffra dans la salle de bain, la traversa, et ouvrit la porte de sa chambre à la volée. Ce fut alors qu'il heurta quelque chose de solide qui recula d'un coup, et, avant de comprendre quoique ce soit, il se retrouva nez-à-nez avec l'homme encagoulé et vêtu de noir. Alexandre appuya sur la gâchette, mais l'assassin avait eu le réflexe de soulever le bras pour dévier l'arme. Le coup de feu troua le plafond et Alexandre perdit son arme trop glissante. Comprenant qu'il n'allait pas faire mouche, Alex avait projeté son genou vers l'avant, et il coupa le souffle à son adversaire lorsque celui-ci le reçu dans l'estomac. L'agent s'empressa ensuite de le désarmer d'un puissant coup-de-pied, puis se jeta sur lui de toutes ses forces. Les deux hommes se roulèrent au sol en essayant de se crever les yeux, jusqu'au moment où l'assassin plaça un parfait coup-de-boule dans le nez d'Alexandre qui perdit l'avantage.
La vaste chambre était meublée avec goût: un grand lit double, au centre, était jouxté d'une longue garde-robe aux portes en treillis au style oriental, et de deux jolies tables de chevet, chacune décorée d'une lampe à l'abat-jour de cuir tanné. Face au lit, un grand coffre de bois sculpté se dressait entre les deux portes. Mais pour l'instant, Alex n'en avait strictement rien à branler de la déco: une espèce de gros balaize était en train de lui tordre son bras cassé dans le dos, et rien à part la douleur n'avait d'importance en ce moment.
Alexandre rua de toutes ses forces alors que les os de son épaule commençaient lentement à se dissocier. Son talon atteignit le tibia de l'assassin qui poussa une plainte étouffée et relâcha son emprise. Sa victime en profita pour balancer son crâne vers l'arrière et le nez du tueur éclata en une élégante gerbe de sang, avant que celui-ci ne s'écroule de tout son long sur le lit.

{Note de l'auteur : toutes les opinions relatées dans le paragraphe suivant ne sont pas partagées par l'auteur de cet ouvrage, ni par les héros de cette histoire. Les personnes pouvant être choquées par certains propos misogynes et dégradants pour la gente féminine sont donc priés de sauter ce paragraphe susceptible de heurter aussi bien leurs convictions et leur sens moral que l'idée qu'elles se font de l'homme en général, et plus particulièrement de l'auteur de cet ouvrage. C'était juste pour le fun! Merci. R.K.}

La dernière fille avec laquelle Alexandre s'était installé, bien que tout se déroulât à merveille au début, était une salope de première. Elle ne respectait non seulement pas ses goûts pour la Culture, l'art et le métal, mais avait aussi mal à la tête tous les soirs... Elle lui cassait de plus les burnes pour qu'il achetât des putains de légumes bio, remplissait son frigo de saloperies lights, et claquait un fric dingue en produits bizarres pour se peinturlurer la tronche, pour teindre ses cheveux et pour avoir une peau bien hydratée, tout ça pour calmer une peur complètement conne de la mort: Alex avait survécu à des dizaines de combats à un contre cinq, et c'était pas un putain de légume transgénique ou un peu de cette connerie d'huile de palme hydrogénée dans les artères qui allait lui faire la peau, merde! C'était d'ailleurs à cause de sa chiasse de mayo light qui avait dégouliné sur le flingue qu'Alex avait perdu son arme. De plus, cette connasse lui avait piqué un ouvrage valant une petite fortune en le quittant, sans la moindre raison! Cette salope qui savait à peine lire lui avait piqué du Descartes: mais qu'elle aille se faire mettre! Le Discours de la Méthode, relié cuir, vélin supérieur, 1827! Si encore elle avait accepté de baisser stoïquement son froc deux fois par semaine, leur relation aurait encore pu être constructive... Mais rien du tout! Madame n'a plus d'aspirine! En plus elle s'était acharnée à se retaper toute la déco de l'appart, sans lui demander son avis, et en imposant ses goûts de chiotte partout. Dès son départ, Alex s'était amusé à péter ses porcelaines contre le mur en écoutant du hard rock. Elle avait acheté plein de trucs de déco que n'importe qui aurait pu surpasser en chiant sur une toile, avec sa carte de banque, et avait repeint la salle de bain en rose alors qu'Alex était en voyage. Et puis on dira encore que les hommes sont des salauds, et nanana, et nanana, alors c'est nous qu'on se fait mettre par tous les trous alors que c'était pas l'idée au départ! Et elles parviendront encore à faire valoir des saloperies de lois genre discrimination positive pour nous le flanquer dans le marc! Aristote était un mec bien! Voilà!
Bref, pour conclure, l'ex d'Alex avait des goûts de merde. Mais, à cet instant très précis, au c½ur du combat, au beau milieu de cette lutte acharnée où sueur et sang se mêlaient, Alexandre partageait grandement son intérêt tout particulier pour les objets lourds, portatifs et contondants, tel le magnifique Bouddha de marbre doré de quarante-cinq centimètres de haut trônant sur le coffre, qu'elle lui avait offert pour son dernier anniversaire...
Surmontant la douleur qui lui déchirait l'épaule gauche, Alex chopa le Bouddha à deux mains sous les dessous de bras, et le jeta de toutes ses forces sur l'assassin qui esquissait déjà un mouvement de contre-attaque. La statue de marbre atterrit en pleine tête du tueur dont la boîte crânienne explosa comme une vieille pastèque gorgée d'eau, et éclaboussa les murs et les draps de lit dans un très net bruit de ballon se dégonflant.
Alexandre se rendit à la cuisine, vomit dans l'évier, puis se servit un grand verre de vodka d'une main tremblante qu'il avala en deux gorgées. Ce ne fut que lorsqu'il fut remit, quelques minutes plus tard, qu'il se dirigea vers sa bibliothèque et souleva De l'esprit des lois. Tout un pan de sa collection de bibliophile s'ouvrit comme une porte, et quelques tubes à néon s'allumèrent dans la réserve secrète. Tout comme Ricardo, Alexandre prit argent et armes, puis s'en fut en toute hâte chez Thomas.
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Bruxelles, Belgique, 19h12 heure locale, 23/08/2031 :

La petite musique pourrie d'ascenseur, cinquante pourcents maracas, cinquante pourcents xylophone, cessa soudain pour laisser place au crissement métallique des vieilles portes datant des années 2010, et Victoria quitta la cage en sautillant joyeusement: elle était chez elle! Le cri denté de la serrure lui parut presque musical lorsqu'elle y enfonça la clef, les teintes du couloir perdirent leur habituelle tristesse pour devenir plus rayonnantes encore que le ciel d'Ombrie. C'est lorsqu'on retourne chez soi après longtemps que l'on comprend la saveur que peut avoir la routine.
La porte glissa sans grincer, laissant la modeste silhouette de Victoria se dessiner sur la moquette de l'entrée. Elle pendit son manteau d'un geste à la nonchalance typiquement féminine, puis s'avança dans le salon où elle alluma son halogène économique.
"SURPRISE!!!"
Elle eut du mal à y croire. La vision cauchemardesque qui s'offrit à ses yeux la laissa sans voix et dans un état de traumatisme, de désespoir profond. Toute la gaité qu'elle avait éprouvé jusqu'alors s'envola, sa joie de vivre, son bonheur de participer à la diversité de ce monde, son sourire: Etienne fumait un joint dans son divan, et tous les agents étaient rassemblés dans le salon, en train de chipoter à ses trophées de trapèze volant.
- Mais qu'est c'que vous foutez iciii!!! La voix suraiguë de Victoria perça les tympans des agents.
Les yeux plissés d'Etiennus furetèrent de visage en visage à la recherche de soutien durant le court silence qui suivit.
- Eh bien... débuta Timothée, on nous attendait chez nous, et donc on est venu pour te prévenir...
Le regard de Vicky s'arrêta soudain sur une tache rouge et luisante dans un coin du salon.
- C'est quoi ça? demanda-t-elle en accompagnant ses paroles d'un sec petit coup de tête vers la flaque.
Thomas fit un pas de côté pour dévoiler le corps sans vie du tueur qui devait s'occuper de Victoria, la tête explosée au sol par une lourde coupe en argent sur laquelle était gravée une petite danseuse en tutu au bout d'un trapèze, à présent à demi recouverte de cervelle dégoulinante.
Vicky poussa un cri d'horreur si perçant que les agents durent se plaquer les mains sur les tempes:
- Vous avez sali mon trophée!!!
Le groupe fut soudain plus détendu. Le corps fut transporté et Etienne le bourra à grands coups d'épaule dans le petit congelo de Victoria, après l'avoir débarrassé des épinards surgelés y étant stockés en grandes quantités. Romain lava la coupe avec du dreft, apparemment bien entraîné à faire la vaisselle suite aux quelques fêtes bien crapuleuses organisées chez lui durant sa tendre adolescence.
- Bon, on a fait tout ce qui nous retenait ici, déclara Antonio. Maintenant, Spa, les gars! Kwiki!
- Spa! Mais ça pue Spa! se plaignit Victoria.
- Mais non! Y a des bains!
- Et un casino, ajouta Thomas, un petit sourire rêveur aux lèvres.
- Et puis c'est les Francofolies pour le moment! firent Alex et Romain en c½ur, trépignant d'excitation.
Victoria finit par céder et partit avec le groupe des agents lorsqu'elle eut rassemblé quelques vêtements dans un bagage à main. Elle ne prévint pas directement ses supérieurs, mais comptait bien le faire avant le lendemain soir.
Le voyage devait s'effectuer à bord de deux fourgonnettes que Thomas gardait dans son garage, et qui à présent stationnait discrètement au beau milieu de la rue où vivait Victoria, mal garées et sans ticket de stationnement. Les agents quittèrent l'appartement et descendirent les escaliers, Romain tenant la main à Etienne qui titubait et lâchait de virulents "Crapoute!", auxquels Tim faisait écho. Ils embarquèrent à bord des deux véhicules, et mirent le cap sur la ville de Spa où leur plan d'action se peaufinerait, et où de nombreuses informations sur la fallacieuse personne de Bräunstein seraient découvertes et expliquées.
Romain était au volant de la première fourgonnette, accompagné d'Alexandre, de Timothée, d'Agathe, d'Etienne et de Thomas. Le plan était foireux: un violent débat débuta dès la première minute pour savoir quelle musique on écouterait. Alex tenait à tout prix à ses mecs tapant sur des bidons, mais Romain était crevé et proposa du Cabrel. Ce fut alors que Tim explosa, déclarant (avec la véhémence que nous lui connaissons) que Cabrel était déjà démodé en 2009, et qu'il était donc honteux de mentionner son nom en 2031. Rom avança l'argument de la poésie des paroles, mais fut violement refoulé par le trio Agathe, Thomas, Alex, avant qu'Arashi ne se fasse persécuter à son tour. Thomas cassa Alexandre un certain nombre de fois, et le poussa une fois encore à entamer une grève de la faim. Etienne avait la tronche collée au carreau et dessinait des bites dans sa buée, lâchant de violents "Crapoute!" auxquels Agathe réagissait par la violence. Alex se mit soudain à faire du head banging alors que Tim introduisait subversivement un cd de Razorligth dans le lecteur audio. Agathe proposa du Simon & Garfunkel, mais ses mots se perdirent dans la cacophonie chaotique enrobant l'appareil: "All my life... Nan! putain! Tim pas Razor...CRAPOUTE! ...living in America... et si on mettait du Simon &... NON! oh oh oh OH! living in America... putain Eti: la vitre est couverte de bites! CRAPOUTE!"
Romain faillit faire trois accidents, dont un lorsqu'Etienne lui mit les mains devant les yeux en lui hurlant dans les oreilles son habituel slogan; mais les agents parvinrent au final à bon port quelques heures plus tard, et découvrirent la second résidence d'Etiennus, où se dérouleraient de bien sombres affaires...
La suite dans le Chapitre 21: Le Seigneur des Lamas


# Posté le jeudi 24 septembre 2009 16:39

Modifié le mardi 27 octobre 2009 07:44

Chapitre 19 : Le Roi et L'Echiquier

Copenhague, Danemark, 10h32 heure locale, 22/08/2031 :

Cette journée du vingt-deux serait chargée pour Frédéric Guyader, comme le lui faisait comprendre son secrétaire en lui énumérant les différents rendez-vous avec telle et telle personnalité, tel et tel maire ou homme politique, à onze heures quart, à treize heures dix, entrecoupés d'une révision de sa campagne, d'un repas avec un représentant, de midi dix à une heure, puis séance photos à quinze heures pour finir par une petite soirée pleine de snobs chiants chez l'ambassadeur des Etats-Unis.
- Oh! bordel de merde!
Le candidat à la chancellerie européenne venait d'arriver sur son lieu de travail et était déjà poursuivi dans le couloir menant à son bureau par son secrétaire, un agenda de cinq tonnes entre les mains.
- Je suis désolé, monsieur, mais tous ces meetings sont d'une extrême importance pour...
- Mais ta gueule, je sais! Bon, allez, envoie la sauce, puisqu'il le faut!
- Rendez-vous dans cinq minutes avec Daniel Ferry, monsieur.
- Oh! non! Pas ce connard!
- Si. Je vous rappelle que c'est lui qui vous a poussé jusqu'à votre premier poste politique: vous devez lui témoigner un grand respect, sans quoi votre image pourrait être corrodée et...
- Je sais, Driss, je sais... Bon, foutez-moi la paix cinq minutes, déclara Frédéric en claquant la porte de son bureau derrière lui.
Le candidat à la chancellerie n'avait pas lésiné sur les moyens lors de l'aménagement de son cabinet personnel, deux ans auparavant: face à une gigantesque baie vitrée légèrement arquée et surplombant l'océan urbain de Copenhague, se trouvait un faible promontoire de marbre noir et brillant, surélevé par quatre volées de marches qui se rejoignaient en un petit plateau de trois mètres sur cinq, et dont le centre était occupé par un imposant bureau, lui aussi taillé en cercle dans le marbre le plus fin. Au devant de cette table de roc noir, au bas des quelques marches, s'élançait un petit sentier de dalles grises vulgairement taillées, bordé de deux bassins triangulaires où poussait le bambou et nageaient de beaux poissons blancs, et au travers duquel filtrait l'eau d'une petite cascade artificielle. En suivant l'angle des bassins se dressait une série de colonnes de métal légèrement penchées vers l'extérieur, soutenant le plafond voûté, et le long desquelles poussait un lierre au vert délicat. Les murs, peints en noir et inclinés, eux, vers l'intérieur, étaient à demi lambrissés de plaques d'acier gravée par l'artiste à la mode de Paris. La gigantesque salle dégageait une impression d'harmonie, mais semblait toutefois démesurée en proportion du rôle qu'un honnête homme politique se doit de jouer en symbolisant l'équité pour tous les citoyens. Mais Frédéric n'était pas un honnête homme politique, ne l'avait jamais été et ne le deviendrait jamais. Il avait d'ailleurs généreusement puisé dans les fonds publics pour pouvoir s'offrir son petit bureau selon ses goûts personnels...
- Bordel! je hais la vie! hurla-t-il d'une voix éraillée et encore aigüe, en levant les bras au ciel et en crispant les doigts.
Il sautilla de dalle en dalle jusqu'à son promontoire et alla se percher en son sommet, dans son immense fauteuil de boss. Il fit quelques tours sur lui-même en sifflant faux, mais fut soudain interrompu par la sonnerie du téléphone trônant sur son bureau. Il décrocha prestement:
- Putain, Driss! Tu m'les casses!
- Veuillez m'excuser, monsieur, mais Herr Bräunstein désirerait pouvoir s'entretenir en privé avec vous le plus vite possible. Il est arrivé à Copenhague ce matin et dit qu'il s'agit d'une urgence. Quel rendez-vous dois-je faire sauter?
- Annule la séance photo, Driss. Et dis lui de bien préparer ses arguments!
- Oui, monsieur.
La matinée fut aussi longue et ennuyeuse que prévu. Daniel Ferry lui parla de son nouveau projet architectural à Copenhague, en lui demandant de l'argent de manière implicite; le maire de la ville vint lui rendre visite pour acheter son amitié au cas où il serait élu chancelier; la révision de campagne ne fut qu'un interminable et inutile briefing, semblable en tous points avec les deux précédents, et puis son déjeuner avec le représentant commercial fut non seulement dégueulasse, mais à ses frais! Ce ne fut qu'à partir de trois heures de l'après-midi que les choses devinrent intéressantes, lorsque William Bräunstein entra dans son bureau.
- Asseyez-vous, William, je vous en prie.
Le grand homme grisonnant traversa la sale à grands pas sur le petit sentier gris, puis escalada les quelques marches avant de s'asseoir dans un haut fauteuil de cuir, dont le confort n'apaisa toutefois pas son inquiétude.
- Vous revenez donc tout droit du Congo, mon cher ami, lui demanda Frédéric de sa voix comme enrouée? Le voyage a-t-il été agréable?
- Oui, monsieur, très, répondit le trafiquant, dont les doigts tambourinaient involontairement sur les accoudoirs.
- Oh! Mon Dieu, William! Appelle-moi Fred, depuis le temps qu'on se connait! Tutoyons-nous, d'ailleurs! Alors? Que me vaut l'honneur de ton agréable visite?
- Vous... tu le sais bien, Fred. Je veux l'argent.
Silence.
- Et, dis-moi... pourquoi te donnerai-je mon argent suite à un travail aussi bâclé que celui que tu as effectué en Afrique?
- Parce que, bien que le plan ne se soit pas déroulé comme nous l'avions prévu au départ, nous sommes tout de même parvenus aux résultats escomptés. Vous savez bien cela.
- Ecoute, William: ceux que tu as engagés sont toujours en vie. Ils menacent tout le plan. Cette Agathe G. est introuvable; rien ne nous prouve que les autres n'ont pas survécu à la bataille de Zambie. Ces gars représentent un réel danger pour ma carrière comme pour la tienne, et ils ne lâcheront pas prise avant d'avoir mit le grappin sur ta personne. Tu parleras, crois-moi, et tu les mèneras jusqu'à moi. Alors tant que ces tueurs à gage seront toujours en vie, tu peux te carrer tes millions dans le cul! Est-ce que c'est clair?
L'Allemand pâlit soudain, et ses ongles se plantèrent dans les accoudoirs de cuir
- Leur mort était comprise dans le tarif, je te le rappelle, continua Frédéric en se calmant. Et nous aurons de très sérieuses emmerdes si Agathe G. est capturée par les services américains. La mort d'Ernest Glay ne doit pas retomber sur les épaules de l'UE, et encore moins sur les miennes. C'est pas pour te mettre des bâtons dans les roues que je fais ça, Willy, mais les élections sont dans deux mois encore, et je ne peux pas faire la moindre gaffe jusque là...
- Ce plan était pure folie, murmura Bräunstein...
- L'Histoire est forgée par la folie, Willy, s'exclama Frédéric, une lueur meurtrière pétillant au fond de ses yeux mi-clos, un grand sourire étirant ses lèvres desséchées! Mais je reconnais qu'il fallait être particulièrement taré pour inventer un plan comme le mien... Et tout ça pour... Mais laissons ça, Will. Je ne reviendrai pas sur ma position. Désires-tu un whisky?
- Non, merci. Je me sens vieillir lentement, et ma face est trop rouge ces dernier temps. J'arrête l'alcool.
- Tu es surtout méfiant, William...
Frédéric se servit un verre après avoir sortit une petite bouteille rectangulaire du frigo intégré à son bureau, et y jeta quelques glaçons qui craquelèrent dans le liquide ambré aux éclats ocres.
- Je n'ai reçu ton rapport qu'hier, dit Frédéric. La situation au Congo n'est pas si évidente que ça, mais si mes calculs se révèlent être justes, et si je parviens à influencer les décisions européennes, l'AE interviendra dans le nord africain. Mais tu as merdé, Will. C'est le hasard qui t'a sauvé.
- Je sais, je sais... Mais ce travail est plein d'imprévus, et jusqu'à preuve du contraire, je suis quand même le trente-deuxième homme le plus puissant au monde...
- Pas de menaces, Will! Si je gagne ces élections, ce qui sera le cas quoiqu'il advienne, je deviendrai le troisième homme le plus puissant au monde... Alors pas de menaces! Tout ce que tu fais ici reste dans tes propres intérêts, tu le sais bien... Je veux que tu envoies tes hommes, Thierry Florin, Gordon Alexis, Denis Jordan et Stephen Coller, plus quelques autres s'ils en ont besoin, pour qu'ils me retrouvent ces agents et me les éliminent une bonne fois pour toutes. La priorité reste à celle qui a abattu E.Glay, mais je veux aussi que tu me dégomme cette belge qui travaille pour les services secrets et qui te colle au cul depuis le début. Elle devient bien trop dangereuse aussi...
Le roulis de la cascade se perpétua au travers d'un silence de plomb.
- Nous n'avons plus rien à nous dire. Je te payerai lorsque ces tueurs à gages seront morts. Elimine-les.
Herr Bräunstein se releva sans le moindre mot et quitta l'harmonie corrompue de la voûte par le sentier emprunté pour venir, entre les bancs de poissons aux écailles blanches et luisantes, parmi les bambous. Le claquement de ses semelles laissa longtemps son écho entre les colonnes d'acier.
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Bruxelles, Belgique, 16h20 heure locale, 22/08/2031 :

Les agents avaient été rapatriés dans le fier et beau pays qu'est la Belgique.
Lorsque Marco s'était réveillé de sa petite léthargie forcée, deux jours auparavant, en plein c½ur du voyage en jeep, ses amis avaient dû s'y mettre à cinq pour maîtriser son accès de rage, et finirent par lui injecter des calmants dans le cou. Victoria n'eut pas meilleur caractère et, la patience d'Agathe une fois poussée à bout, reçut un second choc à l'arrière du crâne qui prolongea son sommeil.
La journée du vingt s'acheva sans que rien ne se profile à l'horizon toujours semblable de la savane où se couchait le soleil en enflammant les herbages et les cieux. Les amis allèrent dormir sans avoir mangé, et le deuil incertain de Barra les plongea tous dans un profond mutisme. Agathe leur lut son haïku, mais se prit un vent monstrueux, suivit de peu par les ronflements de Valérian. N'ayant presque pas dormi au cours des cinquante dernières heures, leur sommeil empiéta grandement sur la matinée de voyage.
Ce ne fut qu'au milieu de l'après-midi du vingt-et-un que les agents purent enfin appeler un hélicoptère militaire, alors qu'une rencontre impromptue avec les premiers renforts terrestres en provenance de Mongu leur permit d'accéder à une radio en état de fonctionnement. Marco dormait encore, mais Victoria, remise des chocs successifs, semblait s'être fait à l'idée de revoir sa nation après plus d'un mois d'exil. On leur envoya donc un hélico qui rapatria les officiers et les agents jusqu'à l'aéroport militaire de Kasama, en quelques heures.
Ils prirent l'avion au matin du vingt-deux, se mêlant à une escouade de soldats de l'ONU retournant en Europe pour leur pause de service trimestrielle, et arrivèrent donc à Bruxelles à quatre heures vingt de l'après-midi. Ils atterrirent dans l'aéroport de l'OTAN, au nord de la ville, où ils eurent tous l'occasion de se laver de la tête aux pieds et purent revêtir des ensembles propres.
- Aaaah! Putain! une bonne douche y a quand même rien de tel, jouit Ricardo en se frottant énergiquement les aisselles!
Marco était en salle de soins où l'on s'occupait de sa jambe blessée, tandis que le groupe des agents s'était rendu dans les douches communes pour se débarrasser de la crasse. Valérian avait bien entendu fait chier le monde pendant une demi-heure en disant que les douches communes c'était dégueu, qu'on allait les prendre pour des gays, etc. avant d'enfin fermer sa gueule pour aller se laver virilement sans se sentir obligé de pousser un petit cri de dégoût à la vue du moindre zizi. Victoria et Agathe s'en étaient allées dans les salles de bain individuelles réservées aux supérieurs.
- C'était une sacrée aventure, les gars! déclara Etienne dans l'épais nuage de vapeur d'eau. On peut dire qu'on a fait pété la baraque! On a frôlé la mort et combattu comme des dieux!
- Ouais, je crois que c'est la première fois qu'on s'est autant amusé en mission, dit Thomas qui shampooinait ses cheveux roux collés par la crasse et la sueur. J'ai bien morflé, mais c'était fun. Ce pédé de tueur m'aura quand même bien niqué la gueule...
- C'est clair que ta facture de chirurgie esthétique risque d'être salée, dit Valérian en souriant, car l'animosité qui régnait entre ces deux glands ne s'était pas dissipée avec les années.
- Mais deux questions restent encore sans réponse, dit Khang.
- Lesquelles, demanda Arthur?
- La première est qu'est-il advenu de Jimmy Parton, de sa famille, et de cette fameuse loi contre le trafic d'armes?
- J'ai lu le journal dans l'avion, déclara Alexandre qui tentait de ne pas mouiller son plâtre. La loi a été adoptée, mais de toute façon quelle importance maintenant que la guerre est déclarée? Quant à Parton, après avoir affirmé aux Trois Jours que la situation militaire mondiale était stable, effaçant ainsi toute trace de notre petite visite amicale pour prendre le thé à Little Castle, à son retour aux USA, quelqu'un semble s'être efforcé à faire crouler sa réputation: une dizaine d'affaires de corruption, de pots-de-vin et de prostitution ont soudain revu le jour, et le représentant a prit pour quinze ans de prison ferme. Etrange, non? Ils ne parlaient pas de sa famille dans l'article, mais quelle importance? Parton n'est qu'un pion qu'on a tenté d'éliminer, tout comme nous. Quelque chose de tellement grand que ça nous dépasse s'est déroulé sous nos yeux, et je me dit que rien n'est encore terminé...
- C'est ce que je pense aussi, affirma Khang, le visage emprunt d'une mine soucieuse. Nous ne sommes pas parvenus à peser l'entière conséquence de ce que nous avons fait lors de cette mission...
- Le plus probable, dit Romain, est que malgré le fait que nous ayons tenté de couler Bräunstein, la partie majeure de son plan était de faire parvenir l'Arme à Gabamdo. Les Trois Jours de Discussion n'étaient qu'un élément mineur ayant pour but de nous diviser.
- Et à quelle conclusion cela nous mène-t-il, demanda Andréas?
- Et ben c'est tout con, dit Timothée: si Bräunstein savait que la corruption de Parton et des représentants européens finirait en eau-de-boudin de toute façon, ça veut dire que Bräunstein lui-même n'est qu'un pion, mais qu'il ne travaille pas pour Gabamdo directement, et que ce dictateur africain n'est lui aussi qu'un pion sur un échiquier bien plus grand!
- Exactement! confirma Romain; et il nous reste encore à trouver le véritable roi dans cette partie d'échecs qui se joue.
- Donc rien n'est fini, demanda Arthur en soufflant?
- A mon avis, ce n'est que le début.
- Quelle est la deuxième question sans réponse, demanda Ricardo à Khang?
- Qui sont les hommes que Bräunstein nous a demandé de libérer à Little Castle, répondit-il?
- C'est vrai que c'est une bonne question, dit Riki... Nous ne savons absolument rien d'eux. Mais une chose est sûre, ils n'étaient pas enfermés à Little Castle par hasard. Je pense aussi qu'on peut affirmer qu'il s'agit d'hommes travaillant soit pour Gabamdo, soit pour Bräunstein, ou encore pour le fameux Roi de la partie.
- Et plus que probablement une combinaison des deux, ajouta Thomas.
- On peut déjà être sûr qu'ils sont d'origine anglaise, à entendre leur accent, déclara Valérian.
- Nous connaissons leur nom, dit Timothée. Avec ça je peux récolter assez d'informations sur mon réseau pour savoir la date de naissance du hamster de leur petite cousine côté maternel, donc ne nous inquiétons pas de ça pour l'instant. La véritable question est que faisons-nous à présent?
- C'est vrai que de ce point de vue là, on est un peu dans la merde, dit Antonio... Les services secrets belges savent à peu près tout sur nous, et, si ce que vous dites est vrai, quelqu'un va encore essayer de nous faire la peau d'ici peu...
- Ecoutez, déclara Etienne, je suis sensé être mort depuis que Bräunstein m'a fait disparaître il y a quelques temps, alors que je perturbais l'organisation de son trafic. Personne ne se doute que j'ai rejoint vos rangs et même que je suis encore en vie. Or, je possède une magnifique petite maison dans les Fagnes, à quelques kilomètres de Spa. Personne ne se doutera jamais que nous nous cachons là. Ça serait un parfait quartier général en attendant que nous puissions agir, le temps de rassembler suffisamment d'infos...
- Espérons que l'état n'ai pas mit la main sur tes terres en tout cas, dit Antonio. Mais personnellement, je suis d'accord avec ce plan...
- Moi aussi, dit Valérian. Mais, pour vous, il reste quelques détails à régler à Bruxelles avant de disparaître, si je ne me trompe...
- Ouais, dit Marc, on doit détruire les informations à notre bureau au centre, et puis... bouter le feu à l'appart de Barra. Et je pense qu'on a tous du matos à récupérer dans nos appartements respectifs?
- Oui, c'est plus ou moins tout, confirma Thomas. Mais il reste encore un point qui n'est pas détail que nous devons régler: que faisons-nous d'Agathe?
- Elle doit rejoindre nos rangs, avança Alexandre après un silence de quelques secondes. Quelques chose me dit qu'elle a un rôle important à jouer dans cette histoire...
Les agents approuvèrent à l'unanimité, et la discussion continua sur des thèmes plus légers. Jusqu'à l'instant où Arthur prit la parole:
- Les gars, je ne supporte plus cette vie... Cette mission était la dernière pour moi. Ça fait déjà longtemps que j'ai pris cette décision, et... je pars au Maroc dès demain. Je vous laisse, je plaque tout. J'ai assez de blé pour passer le restant de mes jours à glander sur une plage, et je me fous de savoir qui est le Roi de l'Echiquier... Voilà, c'est dit. Je pars ce soir...
Le reste du groupe n'eut aucune réaction, mais un silence que ne troublait que le fracassement des gouttes sur le carrelage s'installa.
Lorsque le groupe quitta les douches et sortit vêtu d'accoutrements sans tâches de sang, Agathe les attendait dans le couloir:
- Eh ben vous êtes encore plus lents que des gonzesses devant leur miroir!
- Nous discutions, Agato, lui répondit Romain.
Après avoir dépassé les grillages barbelés encerclant les bâtiments de l'OTAN, Arthur prit le bus pour Zaventem après avoir serré ses amis un à un dans les bras. Victoria partit de son côté, et refusa de leur communiquer sa destination pour des raisons de sécurité. Marco resta encore deux jours à l'hôpital militaire avant de pouvoir rentrer chez lui. Il pensait ne plus jamais revoir les agents, mais le destin devrait très bientôt les unir à nouveau. Le reste du groupe, auquel s'était joint Agathe, prit le bus en direction du Centre-ville et s'arrêtèrent à la Gare Centrale. De là, ils marchèrent quelques minutes en direction de la Grande Place, et réservèrent quelques chambres dans l'hôtel Novotel dans lequel la tradition voulait qu'ils allassent pisser gratuitement lors de leurs soirées de beuverie.
Le lendemain, les agents quitteraient la capitale de l'Europe après avoir effacé toute trace de leur existence dans cet univers.
La suite dans le Chapitre 20 : Glasgow Kiss et Bouddha

# Posté le mercredi 16 septembre 2009 07:39

Modifié le jeudi 24 septembre 2009 13:46

Chapitre 18 : Désertion

Proximité: Kitwe, Zambie, 06h00 heure locale, 20/08/2031 :

La savane au pied du soleil. Le vol des charognards. La plaine indolente, où tout s'en va au ralenti, est couverte d'une nappe de fumée que les reflets font paraître illusion. Le silence dissipe la brume. Sur plusieurs kilomètres carrés, une plaie noire déchire les herbages. Les vautours poussent leur cri.
La bataille avait fait rage toute la nuit avant que les deux camps ne se séparent enfin aux premières lueurs du jour, laissant derrière eux un charnier innommable où cendre et sang se mêlaient en une boue infâme. Les corps s'amoncelaient par centaines, déjà recouverts de mouches et bectés par les charognards. Quelques chacals rôdaient entre les corps, la gueule ensanglantée. La pluie de grenades qui n'avait cessé de toute la nuit laissait à présent la plaine creusée de cratères aux tailles variables, autour desquels l'herbe était roussie et encore fumante. Armes de fortune et machettes traînaient à terre de façon éparse; lances et javelots hérissaient le champ de bataille, plantés dans le sol ou dans les corps froids aux muscles crispés, rendant l'étendue herbeuse comparable au dos d'un immense porc-épic. De temps à autres retentissait au loin le cri d'un blessé abandonné lors de la retraite, se débattant contre les vautours l'assaillant. Le temps paraissait s'être arrêté sur cette plaine où tout ce qui distingue l'homme de l'animal avait disparu en quelques heures.
Les troupes des forces alliées s'étaient rabattues sur le petit village où s'étaient rendues Agathe et Victoria la veille afin de prévenir Kasama de l'attaque, et on soignait les blessés qui avaient pu être transportés jusqu'au retranchement. L'infirmerie avait été établie dans l'église de la bourgade où retentissaient à présent les plaintes des combattants meurtris, dont l'écho était transporté entre les colonnes et réfléchi par les petits vitraux colorés par l'aube. Victoria et Agathe, qui toutes deux avaient étudié la médecine, s'activaient en tous sens, nettoyant plaies infectées, recousant blessures et redressant du mieux qu'elles le pouvaient les membres brisés. On ne cessait de nettoyer pansement sur pansement, imbibés de sang à une vitesse ahurissante.
Les agents eux aussi se trouvaient dans l'hôpital, certains aidant, d'autres se remettant de leurs blessures: Ricardo avait été heurté de plein fouet par une pierre et avait l'épaule déboîtée, Alexandre s'était cassé le bras gauche et Marco avait eu la jambe traversée de part en part par un javelot qu'on avait mit plusieurs minutes à extraire. Thomas et Khang amputaient la jambe gangrénée d'un de leurs guerriers tandis que Timothée et Marc lavaient les pansements et dépouillaient les maisons du peu d'alcool qu'elles pouvaient contenir. Le manque de matériel médical se faisait cruellement ressentir.
Mais l'état des agents blessés n'était pas la chose inquiétant le plus les amis sur place: Barra, Valérian et Romain n'avaient pas suivi la retraite et manquaient encore à l'appel.
Le village n'était qu'un empilement de cases aux murs d'argile et de torchis, dont les toits en taules de zinc, lestées de lourdes pierres, donnaient l'impression d'une profonde misère. La population avait été évacuée dès l'arrivée des troupes, et un tour de garde avait été instauré, dispersant les vigiles sur les toits et aux bordures du hameau. Tandis que d'autres s'acharnaient encore une fois à l'érection de nouvelles structures défensives, la plupart des hommes dormaient dans les cases, adossés aux murs, ou gisant dans les rues, récupérant de la nuit de combat tout en sachant parfaitement que l'heure, très bientôt, serait à nouveau à la lutte. On extirpait l'eau de l'unique puits du village et les seaux circulaient dans les rangs. D'autres allaient remplir leur gourde dans les réservoirs en aluminium servant d'auges aux pièces de bétail efflanquées, uniques possessions du miséreux bourg. La nourriture faisait défaut et les quelques réserves emportées lors de la fuite s'étaient consumées en une demi-heure, laissant encore toutefois plus de la moitié des effectifs le ventre creux.
Mais tous ces manques humanitaires et ces nombreux blessés n'étaient pas ce qui causerait la perte de la Zambie. La raison pour laquelle ces troupes luttant contre l'UA n'avaient aucune perspective de victoire était que, après avoir combattu munis de pioches, de piques et d'outils divers, lorsque le général Temprano sonnait la retraite à la fin de la nuit, rares étaient les soldats ayant eu l'audace et temps d'aller récupérer leur arme à feu. Et le fait était que l'armée se trouvait à présent sans le moindre armement moderne, que l'Arme avaient probablement été désactivée et qu'ils devraient certainement faire face, d'ici quelques instants, à la véritable armée de Gabamdo, dans laquelle était injectés vingt pourcents des revenus sur les ressources de l'UA.
On avait à présent fait tout le possible pour les blessés. Le groupe d'amis s'était rassemblé dans le fond de l'église, aux côtés de Marco, Alexandre et Ricardo, qui se remettaient de leurs blessures. Un silence de mort planait. Tous étaient assis sur les dalles froides, adossés aux colonnades, ne sachant quoi faire et attendant que quelque chose se passe pour prendre une décision. Une discussion débuta toutefois, déclenchée d'une voix rauque par Alexandre:
- Combien de pertes?
- Au moins onze mille, répondit Khang. Il nous reste environ douze mille hommes, en comptant les blessés.
- Et ça ne m'étonnerait pas qu'on soit plus qu'à dix mille d'ici une heure, ajouta Agathe sur un ton dépourvu d'émotion; à voir le nombre de ceux qui désertent... et l'état des blessés.
- C'est une défaite, soupira Marco. Gabamdo n'a dû perdre qu'entre cinq et six mille de ses guerriers. Ils étaient trop bien armés...
- Il faut prendre une décision, dit Timothée d'un ton étrangement résolu; attendre plus risque de nous coûter la vie.
- Il faut attendre Valérian, Barra et Romain, dit Antonio. On ne peut pas les abandonner.
- Rien ne nous prouve qu'ils soient encore en vie, intervint Ricardo. On ne pourra pas les attendre indéfiniment. Le plus probable est même qu'ils soient morts...
- Mais arrêtes avec tes conneries, s'échauffa Antonio! Si ma burne droite de Romain était morte je le saurais, bordel! Mon feeling me dit qu'il va bientôt arriver...
A peine Antonio eut-il terminé cette phrase que les battants de la porte s'ouvrirent à la volée pour laisser place à deux individus noirs de poussière, à l'uniforme imbibé de sang et aux cheveux ébouriffés qui pénétrèrent dans la chapelle en titubant, avec chacun au côté un long sabre japonais. Ils se dirigèrent vers leurs amis en riant aux éclats, bras dessus bras dessous, et se laissèrent tomber sur les dalles à leur côté. Valérian et Romain arboraient tous deux un immense sourire éclairant leur face noircie. Leurs yeux étaient nimbés d'épaisses cernes violacées et striés de capillaires sanguins éclatés, mais pétillaient de joie et de contentement. Les deux hommes encore à pieds nus portaient un uniforme constellé de gouttelettes de sang et à maints endroits déchiré.
- L'Arme n'est plus en marche, annonça Valérian une fois assis. On est revenu en tank et toutes les mitrailleuses de la base fonctionnent à nouveau.
- On a embarqué tout ce qu'on a pu dans le véhicule, ajouta Romain; y a de quoi armer deux cents hommes.
- Mais putain! Tu m'as foutu les boules, ma burne! dit Antonio en prenant son frère dans les bras. Salopiaud! Petite couille! Ta mère la juge!
- C'était pour me venger de la fois où j'ai flippé pendant toute la cinquième en pensant que t'allais doubler comme une quiche! T'es vraiment mon frère!
Les deux agents, sous le regard consterné et méprisant du reste du groupe, se lancèrent soudain dans un trip flanipuche. Ils s'explosèrent l'épaule, dansèrent la tectonique et poussèrent quelques "wakawak" stridents dans la maison de Dieu avant de tomber dans les bras l'un de l'autre et de verser une petite larme d'émotion. -T'es ma burne.
- C'est pas que je veux vous interrompre, dit Khang, mais si on ne fait rien, Gabamdo va venir nous écraser d'ici quelques minutes, et personnellement je tiens à la vie...
- J'ai un plan, annonça Valérian! On distribue les armes aux deux cents hommes qui suivront le blindé au pas de course, et nous reprenons le contrôle du champ de bataille afin de réarmer nos troupes.
- Rien n'est pire que l'inaction, dit Ricardo. Faisons ça!
Le groupe se releva comme un seul homme et se dirigea vers la porte de l'église.
- Mais, coupa Thomas, où est Barra?
- On ne peut plus l'attendre, dit Arthur en baissant la tête. Espérons qu'il soit encore en vie.
On arma donc les deux cents guerriers et Valérian prit les commandes du blindé. Riki se hissa sur le toit de celui-ci afin d'avoir accès à la mitrailleuse de la sentinelle, puis l'armée se mit lentement en marche
Trois cents soldats, parmi lesquels se trouvaient éparpillés les agents, se lancèrent dans la plaine en direction du champ de bataille. Tous étaient équipés d'arme à feu, Marco ayant rassemblé les hommes qui avait récupéré leur arme après la bataille. Le char soulevait la terre et abattait les hautes herbes sur son passage. Les agents seraient parmi les seuls à survivre à cet acte de témérité.
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Le plan de Gabamdo fonctionnait à merveille. Les troupes alliées contre son empire avaient été défaites et mises en déroute. Un pourcentage important de l'aviation adverse avait été éliminé, et il ne restait plus qu'à effectuer la seconde partie de l'opération: prendre Kitwe. A peine lui annonça-t-on, au c½ur de la nuit, que la base adverse était tombée, qu'il ordonna de désactiver l'Arme et lança son aviation sur la ville. La seconde partie de ses troupes s'empara de blindés qui coupèrent droit au travers des plaines. Nous avions affaire à une Blitzkrieg africaine. Mais Gabamdo n'avait pas prévu dans ses plans que les villes de Mongu et de Kasama seraient si vite averties: à peine ses avions eurent-ils lancé les premières bombes sur les toits de Kitwe que l'aviation alliée intervint dans la défense de la ville. Les appareils tombèrent par dizaines, cette nuit, dans les rue de Kitwe, et la bataille aérienne se perpétua durant des jours encore.
Kitwe n'était défendue que par quelques garnisons mal averties du danger. La ville fut prise en quelques heures par les forces terrestres du dictateur africain. Mongu et Kasama déversèrent les leurs, mais rien ne put être fait avant cinq jours. Les évènements firent la une de tous les journaux du monde. Les spécificités de cette bataille hors du commun furent débattues par des milliers de spécialistes militaires, occupèrent les informations télévisées pendant plus d'une semaine avant que le peuple ne se lasse de cette guerre qui n'avançait pas et ne zappe vers l'île de la tentation et la star académie.
L'Europe filtra bien entendu toutes les informations susceptibles de menacer sa suprématie. Les média européens et américains entrèrent encore une fois en contradiction, mais l'UE, comme l'avait prévu Marco, arriva sur un terrain d'entente avec la Chine: les dégâts essuyés par l'industrie chinoise durant la guerre contre l'UA seraient remboursés.
Bien que l'UA faillit donc envahir la totalité de la Zambie après une semaine de conflit, l'AE dévoila vite sa véritable puissance, ce pacte avec les chinois une fois scellé: l'Europe attaqua par le nord, via les membres maghrébin de l'UE, et prit les terres du dictateur africain entre deux feux, divisant ainsi ses forces.
Les hommes de l'Union Européenne furent accueillis en sauveurs tandis qu'ils traversaient une à une les villes de l'UA. Ils distribuaient des vivres à la population affamée et soignaient les malades sur leur chemin. Ce fut ainsi que débuta le soulèvement des citoyens en Afrique: les troupes de Gabamdo étaient chassées des villes par la force et la violence inimaginable résidant dans le peuple, ce qui facilita grandement l'invasion de l'UA à l'Armée Européenne. De plus en plus nombreuses devinrent les garnisons de Gabamdo qui déposaient les armes afin de rejoindre les rangs européens.
Après deux mois de guerre, le régime dictatorial de Gabamdo serait définitivement renversé.
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Les agents et leurs troupes avaient quitté le village depuis à peine dix minutes lorsque la rumeur d'un appareil commença à se faire entendre dans la plaine, s'amplifiant à chaque seconde. Un mince avion noir se profila à l'horizon, suivit d'une tonitruante musique d'orage, et passa en sifflant au-dessus des trois cents guerriers progressant dans l'étendue herbeuse, couvrant jusqu'à la clameur du blindé que conduisait Valérian. Tous les soldats, dont les traits étaient tordus par la fatigue, levèrent les yeux au passage de l'avion de combat se dirigeant droit vers la bourgade qu'ils venaient de quitter. Deux sifflements aigus déchirèrent l'air à la suite d'une paire de missiles qui quittèrent l'avion à une vitesse hallucinante pour aller s'écraser en plein c½ur du hameau. Un éclat bleu aveugla les agents se trouvant un kilomètre et demi plus loin, et les maisons de torchis furent réduites à l'état de poussière avant même que la déflagration n'atteigne l'armée en marche, ne laissant du village qu'une étendue de pierres brûlantes comme des météores. Les plaques de zinc tordues et noircies retombèrent telles des feuilles d'automne sur la plaine, accompagnées de nuées d'étincelles et de quelques éclats de vitraux, avant que le silence ne reprenne son emprise sur les troupes tétanisées.
- Hâtez le pas! hurla le général Temprano. Nous sommes repérés!
La petite armée n'était plus qu'à quatre kilomètres de son objectif. Marco lança l'attaque une demi heure plus tard, lorsque les troupes ne se trouvaient plus qu'à cinq cents mètres du champ de bataille. Tout se déroula à une vitesse incroyable: les troupes se divisèrent en trois escouades dont la plus massive attaqua de front, tandis que les deux autres s'avançaient sur les flancs. Le champ de bataille était effectivement occupé par une centaine de guerriers de l'UA, occupé à recenser les morts, à récupérer les armes en état de fonctionnement et à saboter les blindés ainsi que les autres véhicules abandonnés. L'escouade centrale essuya les premiers tirs défensifs et chargea. Les hommes étaient dispersés et avançaient par saccades, se jetant ensuite à plat ventre pour lâcher une rafale, ou rampaient dans les hautes herbes. Valérian accéléra dans son tank et brisa la défense de quelques obus bien placés, avant de s'introduire dans le camp, aidé par Ricardo faisant le ménage du haut de sa sentinelle. Les escouades chargèrent sur les flancs, et les hommes de Gabamdo ne furent pas assez nombreux pour tenir la ligne de front. Dix minutes suffirent pour reprendre le contrôle du champ de bataille.
La première chose que firent les agents une fois assurés que tous les adversaires avaient été abattus, fut de rechercher le corps de Barra parmi les tentes calcinées. Ils fouillèrent les monticules de corps durant plus d'une demi-heure, sans succès, et perdirent tout espoir de revoir leur ami vivant. Le temps manquait. Ils n'avaient plus qu'à espérer que Barra ait survécu par miracle à la bataille. Ils ne pouvaient rester plus longtemps.
- Et on fait quoi maintenant, demanda Victoria, mitraillette au poing, aux amis rassemblés au centre de l'ancienne base calcinée?
- On trouve une radio en état de marche, et je fais parvenir un rapport à Kasama pour recevoir les ordres, annonça Marco.
- Je tiens à rappeler, dit Ricardo qui touillait dans entrailles d'un soldat mort de la pointe de son fusil, je tiens à rappeler qu'on est repéré par un chasseur qui vient de réduire un village en que dalle juste sous nos yeux. On doit pas traîner. Mon plan serait plutôt qu'on laisse les hommes ici déserter comme ils en ont tous envie, et nous, on s'empare de deux jeeps et on roule jusqu'à un endroit où on peut émettre paisiblement... On appelle un hélico et on se fait rapatrier en Belgique où nous vivons des jours tranquilles jusqu'à la fin de notre vie.
- C'est ce qu'on appelle déserter, et je m'y refuse en tant que général de cette armée, déclara Marco.
- Eh bien, dit Etienne, tu nous excuseras, mais nous, crever pour la patrie, ça nous fait pas trop bander quoi...
- Nous on était juste là pour avoir Bräunstein, dit Alexandre. Maintenant qu'on sait qu'il est plus question de l'arrêter ici, le mieux qu'on ait à faire c'est de retourner à Bruxelles. Gabamdo n'est pas notre problème personnel...
- Allez! On y va, lança Timothée en se retournant vers les rangées de véhicules stationnés non loin.
- Je reste ici, affirma Marco à nouveau.
Les agents esquissèrent un mouvement de départ.
- Moi aussi, je reste, dit Victoria. Les ordres ont été clairs, et je suis assermentée. Et, de plus...
Victoria ne put jamais achever cette phrase: elle fut comme violement secouée, et ses yeux se retournèrent dans leurs orbites avant qu'elle ne s'écroule dans la poussière. Derrière elle, Agathe tenait son revolver par le canon et avait un petit air coupable. Avant que Marco n'ait compris la situation, il reçu lui aussi un choc à l'arrière du crâne et tomba à son tour. Les agents observaient Agathe bras ballants et bouche grande ouverte.
- Beh quoi?! les interrogea-t-elle, la paume toujours contractée autour du canon.
Ses lèvres étaient resserrées l'une sur l'autre, son corps immobile, et ses yeux furetaient de visage en visage dans une parfaite expression de culpabilité typique chez elle:
- On n'allait quand même pas laisser ces deux cons crever pour l'Europe?! Merde, me regardez pas comme ça!
Les agents finirent donc comme prévu par s'emparer de deux jeeps, dans lesquelles ils chargèrent les officiers inconscients, et commencèrent leur séjour au travers de la savane après avoir annoncé à leurs guerriers qu'ils n'avaient plus qu'à se démerder pour rejoindre les troupes de Mongu.
Les agents avaient chargé de nombreux barils d'essence à bord des tout-terrains et écoutaient à présent "Civil War" à fond de balle suite au choix musical d'Alexandre. "I don't need your civil waAar!", beuglaient-ils en c½ur tout en agitant leur chevelure sale en tous sens. Agathe aurait bien proposé de mettre du Arashi, mais elle considéra ses maux d'estomac et se ravisa... Tous les agents avaient une barbe de quelques jours, mais celle d'Etienne et d'Alexandre était particulièrement protubérante, surmontée de plus de favoris broussailleux. Ricardo conduisait la première jeep et Marc la seconde. Les agents étaient à l'étroit, mais les banquettes latérales à l'arrière du véhicule leur laissaient tout de même une certaine liberté de mouvement. Pour passer le temps, Thomas et Tim débutèrent une partie de carte tandis qu'Agathe s'échina à écrire un haïku sur la savane en japonais, foirant ses kanjis à chaque tournant.
Quelques minutes après leur départ, l'avion de combat de l'AA survola à nouveau le champ de bataille, et un nouvel éclat bleu illumina les herbages.
La suite dans le Chapitre 19: Le Roi et l'Echiquier






# Posté le samedi 05 septembre 2009 13:15

Chapitre 17: De Tello


Kitwe, Zambie, 08h12 heure locale, 19/08/2031 :

Le mirage belge n'avait eu d'autre choix que de faire escale à Dar es-Salaam pour quelques heures avant de poursuivre son trajet jusqu'à Kitwe. Bien que la technologie de l'appareil fut du plus haut niveau et censée être indétectable, on préféra ne pas traverser les terres de l'Union Africaine et faire le détour en traversant l'Arabie Saoudite, puis le Yémen, jusqu'au Golfe d'Aden. L'engin belge prit toutefois le risque de survoler la pointe somalienne avant de longer les côtes du Kenya puis de la Tanzanie jusqu'à Dar es-Salaam, où il se posa. L'intermède ne dura que vingt minutes, durant lesquelles le pilote ingurgita une forte dose de café. Les agents, sous le regard consterné de Victoria, s'en allèrent s'acheter un sandwich au poulet dans la cantine de l'aéroport, s'offrant à la vue de touristes surpris face aux uniformes sales, à l'odeur désagréable, et particulièrement aux revolvers fixés à leur ceinture. Heureusement, la sécurité de l'aéroport, prévenue, n'intervint pas. Puis tous remontèrent à bord et le mirage décolla à nouveau dans une longue langue de feu.
L'ambiance fut tendue dans le compartiment passager de l'avion, les agents n'ayant pas prit en considération qu'il était interdit de manger dans l'appareil, et non plus les sourcils froncés des six soldats muets face à eux. Ils enfournèrent leur baguette en se foutant de la mayo partout après que Timothée eut mis à part les crudités, puis s'essuyèrent les mains sur leur uniforme ou sur les sièges. Thomas vomit dix minutes plus tard, dans le doggy bag d'Etienne.
L'appareil se posa à huit heures et dix minutes, non pas à Kitwe exactement, mais à environ cent vingt kilomètres de là, sur une des pistes militaires aménagées dans le camp en pleine effervescence des troupes alliées contre Gabamdo. Des milliers de tentes, formant d'interminables rangées, couvraient la plaine à perte de vue et laissaient s'échapper de nombreuses volutes de fumée noire grimpant vers le ciel dégagé, et dénotant la présence d'une vie grouillante.
A la sortie de l'appareil, un régiment entier de casques bleus au garde-à-vous attendait les agents, réparti en deux longues rangées entre lesquelles ils défilèrent, gênés par tant de prestige militaire, à la suite de Victoria. Cette dernière semblait connaître la disposition du camp et ordonna aux autres de la suivre; les agents s'élancèrent dans le dédale en activité.
Tout ici sentait la violence et la guerre; l'ambiance était tendue et incertaine. Sur le visage de tous les soldats, qu'ils soient de l'ONU ou d'un pays africain luttant contre Gabamdo, on pouvait lire la peur dans les traits crispés autour de la bouche et des yeux. Les plus nerveux démontaient, nettoyaient, puis remontaient leurs armes avant de recommencer le cycle qui semblait ne jamais devoir s'arrêter. Le perpétuel va-et-vient de camions et de chars d'assaut, le brouhaha infernal et continu des masses en mouvement, le rationnement l'eau et l'épaisseur de la poussière, le tout ajouté à la lourdeur de l'air, ne permettait en rien le repos aux troupes qui, avec appréhension, attendaient l'ouverture du conflit contre Gabamdo. On voyait des régiments en marche dans les allées, des messagers courir en tous sens, et, à la périphérie de la base, des guerriers s'entraîner au tir et à la course. L'humanité était ici à la fois inexistante, mais on ne peut plus forte au fond des yeux des hommes. Et bien que les agents perçurent cette violence cachée, ce qui les marqua le plus fut le fait que tous les soldats, bien que beaucoup provenant de pays pauvres, étaient équipés de la pointe de la technologie militaire: leurs fusils mitrailleurs n'étaient pas mécaniques, mais électriques. Tant d'hommes avec un tel armement avaient dû coûter une fortune.
Après dix longues minutes de marche au travers des allées bondées, le groupe parvint au centre du camp, gardé, et où les tentes étaient à présent plus grandes et plus espacées.
- Nous entrons dans le quartier général, annonça Victoria tout en maintenant un pas vif après le contrôle d'identité à l'entrée de la zone. C'est ici que logent les généraux et vous pouvez voir ici la tente de réunion. Je pense qu'on nous a réservé un endroit où dormir quelque part dans les environs.
Les agents étaient en nage, puaient, et ne pensaient plus qu'à se laver et dormir. Agathe gardait ses menottes et traînait les pieds, le revolver de Thomas braqué dans le dos. Etienne et Marc semblaient véritablement avoir prit une douche avec leur uniforme, et tous se demandaient s'ils n'auraient pas mieux fait de rester dans cet oasis, à consacrer leur vie au rien.
Mais, parmi les tentes du quartier général, s'éleva soudain une mélodie qui regonfla leur c½ur d'espoir et de force. Avec une pureté et une adresse exceptionnelle, un guitariste jouait du Santana sur une électrique, et Victoria semblait les guider vers le lieu du concert. La tente d'où émanait la musique se dessina enfin clairement, et Victoria haussa les sourcils. Elle devait se rendre chez le général Kadoshi, dont la tente était juste en face d'eux. Mais à sa connaissance, celui-ci ne jouait pas de guitare et respectait au plus haut point la discipline militaire. Ce fut donc dans l'incompréhension qu'elle amena les agents devant la tente avant d'y entrer.
Seul au fond de la salle aux murs de toile, un homme assis sur des caisses d'armement et tenant entre ses mains une magnifique guitare au rouge éclatant, se trouvait au c½ur d'un solo épatant, lorsque l'incursion de Victoria précédée des agents l'interrompit. Il se leva, déposa son instrument, et se dirigea vers le groupe une main tendue:
- Ah! Bonjour! Je vous attendais, s'exclama t'il d'un ton avenant. Il serra la main de Victoria, qui eut l'air indigné, puis celle du reste du groupe en saluant au passage tous ses membres d'un petit hochement de tête.
- Qui êtes-vous, lui demanda l'agent belge sur un ton autoritaire? Je suis ici pour m'entretenir avec le général Kadoshi; où est-il?
- Ah! Vous n'avez pas été prévenus, répondit l'homme après un court silence gêné. Le général Kadoshi a été abattu il y a trois jours, lors d'une tournée d'inspection des frontières avec ses hommes. L'escouade a été attaquée, officiellement par des bandits, mais nous savons qu'il s'agit des hommes de Gabamdo. C'est moi qui occupe son poste à présent...
- Et qui êtes vous, demanda Victoria, qui n'avait en rien laissé traduire le choc qu'elle venait d'endurer, si ce n'était par une légère dilatation des pupilles?
- Je suis le général Temprano, répondit l'homme. Mais appelons nous par nos prénoms; je suis Marco, et c'est un plaisir de vous accueillir ici.
Alexandre se frappa le front de la main. "Mais putain, pensa t'il, aucun d'entre nous n'a été foutu de s'accaparer d'une vie normale?! Nous sommes tous tueurs, généraux, espions... et encore plus improbable, nous nous retrouvons tous les uns après les autres dans les endroits les plus impossibles et débiles de la planète: les déserts, la savane... putain!!!" Il était vrai que cette suite de hasards sans fin commençait à paraître étrange. Les agents n'y comprenaient plus rien et se mettaient même à croire à une manipulation à haute échelle.
Toutefois, on fêta encore une fois ces retrouvailles inattendues avec le plus grand plaisir et avec des cigares de haute qualité que Marco leur offrit. Puis ils sortirent, et le nouveau général des forces luttant contre Gabamdo leur désigna la tente montée quelques heures plus tôt à leur intention avant de les emmener faire la visite du campement, qui dura une heure et demi.
Marco leur montra où étaient stockées les munitions et les armes, leur expliqua la disposition stratégique de la base, et récita en détail le déroulement de la mort du général Kadoshi, Victoria gardant un air apathique bien que comptant en vérité cet homme parmi ses plus proches collègues. A son passage, les soldats, pour la plupart noirs, saluaient Marco qui leur rendait par un ferme hochement de tête.
- C'était le matin du seize, débuta Marco. Lui et ses hommes avaient quitté la base aux environs de sept heures, en jeep, afin d'observer si les troupes de Gabamdo s'étaient positionnées près de la frontière. Leur voyage aurait dû leur mettre plus ou moins une heure jusqu'au Congo. Je ne sais pourquoi, feu le général Kadoshi a insisté pour accompagner les hommes: il ne s'agissait que d'une simple excursion de routine... Nous avons estimé par la suite que leur mort s'est déroulée aux alentours de sept heures quarante cinq. Le véhicule à été touché par une roquette, et le corps du général n'a pas été retrouvé. Nous pensons qu'il a été désintégré. Mais il est scandaleux que l'UA prétende encore que cette attaque n'était pas celle de ses troupes: comme si de simples rebelles pouvaient être équipés d'armes si performantes! Nous n'avons pas cherché justice: les tensions diplomatiques sont déjà énormes entre l'UA et le reste des forces alliées, et nous savons que Gabamdo utilisera le moindre esclandre ou la moindre provocation comme prétexte à un conflit ouvert. Nous savons que nous ne pourrons pas éviter la guerre qui se prépare, mais nous avons encore besoin de temps pour sceller le contrat avec la Chine: comme vous le savez certainement, trente pourcents de l'industrie de ce pays sont à présent localisés en Afrique centrale, et les forces occidentales de l'ONU ne peuvent se permettre, économiquement, de créer trop de tension avec Pékin par une invasion des territoires de l'UA... Des procédures sont apparemment en cours pour offrir des compensations aux chinois, mais rien n'est clair, et c'est pour ça que les hommes sont tendus ces derniers temps...
Tout le groupe, mis à part Victoria qui, vu son grade, devait être au courant de très nombreuses choses, resta bouche bée par les informations que venait de leur délivrer Marco. Thomas, en particulier, qui lui suivait de près l'actualité et comparait entre eux les journaux américains et européens, s'était bien rendu compte de quelques incohérences et contradictions, mais fut atterré par l'énormité des manipulations politiques mises en place par les médias de ces deux continents: tout d'abord, les proportions des pressions effectuées par la Chine sur l'Occident étaient fortement atténuées par les médias: les USA et l'UE voulaient garder une apparente autonomie. Ensuite - bien que Victoria les ai prévenus quelques heures plus tôt de la situation en Afrique - Thomas se rendit à présent bien mieux compte de la réelle situation de tension entre le sud et le centre du continent, grandement atténuée par les médias occidentaux, atténuation au rôle de lénifiant pour le second plus grand pays d'Asie. Les peuples soi-disant libres de l'Occident étaient gardés dans le noir le plus complet.
Le groupe continua sa promenade et passa devant la plaine d'entraînement, où, sous un soleil brûlant, des centaines de soldats effectuaient pompages, abdominaux, tractions, tirs à la mitrailleuse, lancers de couteaux et luttes avec un zèle étonnant et presque effrayant. A une vitesse hallucinante, ces guerriers redoutables escaladaient les murs, rampaient sous les barbelés et terminaient un parcours incroyable en un temps records de quelques minutes.
- Vous pourrez venir vous mesurer à eux cet après-midi, si vous le voulez, dit Marco aux agents. Mais pour l'instant, rentrons à la tente et déjeunons: le soleil est trop haut dans le ciel et vous devez avoir faim.
- J'ai remarqué que tous les hommes sont armés de pistolets mitrailleurs à détonation électrique, dit Riki. Comment ça ce fait? Les journaux n'arrêtent pas de dire que les troupes sud-africaines sont extrêmement mal équipées.
Marco lui jeta un regard d'incompréhension:
- Toute la planète est équipée de cette technologie, jusqu'au moindre taliban. Je ne te comprends pas...
- Il ne faut plus écouter les médias, Ricardo, dit Thomas. L'Occident tient à tout prix à sa suprématie et déforme tout pour que le peuple continue d'y croire. Il marqua une courte pose. Alors comme ça, les armes à feu à détonation électrique sont plus répandues que ne le stipulent nos journaux...
- Toutes les armées du monde peuvent se permettre d'équiper leur hommes ainsi, répéta Marco, outré! Et cela depuis au moins cinq ans!
- L'Europe devient dictature...
Ce fut environ en 2020 que les plus puissantes armées du monde, suivant la trace du leader militaire américain à l'origine de la nouvelle technologie, s'équipèrent des armes à feu à détonation électrique. L'invention était née dans un camp de recherche californien et fut directement adoptée, après les USA, par Israël puis par la Chine et l'AE, Armée Européenne. L'avantage de ce nouveau développement était qu'il offrait à l'arme une cadence de tir environ deux fois et demie supérieur à celle d'un automatique classique à fonctionnement purement mécanique. Le monde entier commença donc lentement à délaisser l'ancien système pour le nouveau, et les armes mécaniques cessèrent d'être produites. A présent, ce n'était plus le télescopage du chien avec la poche de poudre qui enclenchait la projection de la balle, mais une brève décharge électrique au même effet, provoquant la même détonation, mais avec une possibilité de rythme bien plus rapide. Devenant tout simplement moins cher au fil du temps, le mécanisme fut adapté aux revolvers, bien que ne conférant pas d'avantage particulier sur cette arme. Nos agents, eux spécialistes en armes à feu, alternaient selon que l'arme était plus efficace avec le système électrique ou mécanique. Ainsi, le Desert Eagle de Marc, le fusil à lunette de Romain et le silencieux d'Alex étaient mécaniques; le reste du groupe était à l'électrique.
On s'approchait de la mi-journée, mais le soleil fut bientôt voilé par un épais masque de nuages noirs et déconcertants par leur beauté effrayante. Le ciel tourna en quelques instants en une masse obscure et bouillonnante, en une mer figée de velours, qui toutefois, imperceptiblement, roulait sur elle-même comme un torrent montagnard. Les hommes quittèrent le plateau et se mirent à l'abri sous leur tente; la voussure des cieux fut soudain brisée par un éclair, dans un bruit de roc et d'éboulis, et de la voûte céleste tomba comme un mur en une nappe de pluie aux gouttes énormes. Un flot diluvien et constant s'abattit sur la savane à l'instant précis où les agents pénétraient sous la tente du général Temprano.
Les quinze personnes s'assirent à l'immense table occupant le centre du pavillon. On avait ôté ses menottes à Agathe, dont les cheveux ébouriffés et la mine déconfite traduisait une grande fatigue. Cela faisait effectivement presque trente heures que les agents n'avaient pas dormi.
- Bon, j'ai pas grand-chose à vous proposer, annonça Marco. Ici, on bouffe que du maïs et parfois du blé, et les rations sont plutôt minces ces deniers temps...
Tous les agents firent une petite mine à cette déclaration.
- Mais..., continua le général Temprano, j'ai emporté trente caisses de pinard avec moi quand on m'a envoyé ici.
Le regard des hommes s'enflamma soudain, et en particulier celui d'Antonio dont les pupilles éclatantes se levèrent avec adoration vers Marco.
- Et j'ai aussi cinq fûts de Chimay pour ceux qui veulent...
Un brouhaha d'effusions de joie couvrant jusqu'au bruit de la pluie s'éleva de la tente.
- Le blé passera plus facilement comme ça!
- Ouais!!!
Et les douze hommes se mirent à engloutir blé, bière et vin à une vitesse incroyable, avec force renvois et bruits tonitruants peu ragoûtants. Victoria et Agathe, en bout de table, se regardèrent, puis contemplèrent les mâles affreux en train de se nourrir. Les deux femmes entamèrent leur assiette de féculents à petites fourchetées, un air de dégoût distordant les commissures de leurs fines lèvres. En face d'elles, une meute de porcs s'empiffraient avec les mains et ingurgitaient de grandes lampées d'un breuvage gras et malsain. Au bout d'une demi-heure de festin, Romain se mit à danser sur la table, Alexandre à rire gracieusement et Antonio et Thomas à vomir à l'extérieur de la tente. Riki se mit à jouer de la batterie sur les bouteilles de vin vides, et Barra s'endormit sous la table avec Marc. Les sourcils d'Agathe et Vicky se trouvèrent soulevés comme jamais auparavant, arrivant presque au milieu de leur front plissé par l'horreur se déroulant face à elles. Andréas se leva pour faire le flanipuche mais trébucha sur Marc et s'effondra dans la poussière. Une clameur infernale s'éleva soudain: Marco jouait du Slipknot sur sa guitare électrique. Et le chaos se perpétua.
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- Y dorment, là?
- Je sais pas... Ça pourrait être un coma éthylique en même temps, non?
- Putain! Y ont vidé les deux fûts et trois caisses de vin, les malades!
- C'est pour ça que nous, les femmes, dominons le monde. Ces créatures stupides ne connaissent pas leurs limites. C'est comme les poissons rouges...
- On devrait pas appeler le médecin, quand même?
- Oh! C'est leur connerie, Agathe! Qu'y assument, merde!
- Ouais, t'as raison. Tu veux bien aller éteindre l'amplificateur là-bas: y a Alex qui continue à jouer dans son sommeil; ça me brise les ovaires...
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Lorsqu'il se réveilla, il ne se souvint pas de son nom. Il tourna la tête pour prendre conscience du lieu où il était, mais aucun souvenir ne lui revint et un grand élancement lui déchira le crâne. Il était apparemment étendu par terre. Son cerveau analysait les informations une à une, par un décodage lent et douloureux: "dans une tente...; d'autres personnes...; bouteilles vides...; Canada...; hein???"
Alexandre se redressa soudainement et se remémora tout le repas d'un seul coup. Ses camarades étaient allongés au travers de la pièce, et Agathe et Victoria avaient quitté la tente. Le pavillon résonnait de onze ronflements aux tonalités et rythmes différents. Marco se réveilla, se leva, et chaussa ses combat shoes. Romain ouvrit les yeux peu de temps après; un à un, les agents se réveillèrent. Valérian poussa un grognement lorsque que Ricardo repoussa avec une moue de dégoût le bras qu'il avait enserré autour de sa taille. Tim, levé depuis quelques temps, fumait au bec d'un bong sortit d'on ne sait où, et observait ses camarades quitter leur catalepsie cérébrale. Marco s'en alla épousseter sa guitare, puis saisit un sifflet et vida l'intégralité de l'air résidant dans ses poumons, à la manière d'un trompettiste, au travers du petit instrument qui libéra un son plus aigu encore que les pincements de voix des pétasses de deuxième secondaire quand on éteint dans les couloirs. Tous étaient à présent réveillés, et la dure vie du soldat allait commencer pour le groupe de mercenaires. Quittant la tente en se frottant les yeux, Khang prit la direction de la plaine d'entrainement où tous se rendaient:
- Putain, dit-il! on est encore plus dèf que la fois où Riki a éclaté sa chopine dans la gueule du sorteur au Rock Classic. Tu te souviens, mec?
- Ouais, bordel, répondit le colombien! J'ai encore les cicatrices de ses santiags plein le dos! Ça c'était une putain de bonne soirée, les gars!
- Chacun sa définition d'une bonne soirée, Riki, dit Alexandre. Personnellement, défendre un gros taré contre une bande de métaleux barjots armés de queues de billard ça me fait pas trop marrer...
- N'empêche on leur a défoncé leur race, protesta Ricardo! Bon, après on est allé au commissariat et on a fait une semaine de taule, mais ça valait le coup quoi!
- Ah lala! Et tout ça pour un whisky...
- Il était à huit euros cinquante et c'était marqué sept sur la carte!
Leur débat fut interrompu car ils arrivaient sur la plaine d'entraînement qui, suite à l'averse drue, se présentait désormais sous la forme d'un vaste champ de boue. Les agents, se mêlant à l'affluence des soldats africains, s'apprêtèrent à subir la pire heure de leur vie, sous les ordres du général Temprano, au contact guerrier de machines à tuer, dans un demi-mètre de fange. Il était quinze heures deux.
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Sud congolais, proximité: Lubumbashi, 16h15, 19/08/2031 :

Alors que les agents, après leur entraînement d'une heure, quittaient la plaine couverts de boue et pour la plupart le nez ruisselant de sang, les troupes de Gabamdo s'étaient positionnées à cinq kilomètres de la frontière de Zambie. Sur quelques kilomètres carrés, les cinquante mille hommes de Gabamdo étaient répartis, à plat ventre et sous les broussailles, tous armés jusqu'aux dents, en une longue et invisible bande. Certes, ces hommes auraient pu être repérés sans le moindre problème à l'aide d'un satellite, mais l'UA avait explicitement annoncé aux force ennemies que la découverte d'une surveillance satellite de leurs territoires serait incommensurablement synonyme de guerre. Les ennemis de Gabamdo devant encore, comme nous le savons, amadouer les chinois, obéirent encore une fois aux caprices de l'UA. Ces milliers d'hommes, couchés dans la savane, attendaient le signal devant leur parvenir aux alentours de neuf heures pour lancer l'attaque.
Dans le camp à présent presque désert de l'UA, non loin de Lubumbashi, une bonne centaine d'hommes continuaient toutefois de s'activer. Le hangar sud-est était en pleine effervescence, constamment traversé de monte-charges et de patrouilles assurant la sécurité des lieux, et occupé en son centre par l'Arme, elle-même entourée d'une vaste équipe de techniciens et connectée à un énorme transformateur. L'Arme ne se présentait à présent plus sous la simple forme d'une caisse métallique, celle-ci n'étant que le c½ur du mécanisme, mais se trouvait désormais encerclée d'une montagne de matériel électronique, et surplombée d'une immense antenne rentrant tout juste sous les plafonds de quinze mètres. Le tout était directement relié à la centrale électrique de Lubumbashi.
Aux côtés de l'équipe scientifique se trouvaient William Bräunstein et François Gabamdo. Les deux hommes s'entretenaient tandis que les différentes phases de préparation de l'Arme prenaient place, dans une cacophonie de bourdonnements électroniques et de notes modulées d'ordinateur, enveloppées d'une sorte de chant grave et profond, comparable à ceux d'église, secouant le hangar d'une onde au rythme régulier:
- Je dois dire que votre travail m'a beaucoup impressionné, disait Gabamdo, je m'attendais à réellement devoir vous coller une balle dans la tête. Comment êtes vous parvenu à faire tout cela si rapidement?
- J'ai eu accès à des fonds importants qui m'ont permis d'augmenter la cadence, finit par répondre Bräunstein après un court instant d'hésitation, voilà tout...
- Je vois: vous ne voulez pas m'en dire plus... Très bien, je vous laisse vos secrets, le plus important étant que l'Arme soit ici et que tout fonctionne à merveille.
Le dictateur marqua une pause avant de reprendre sur un autre sujet:
- Que pensez-vous de la situation politique de l'Europe, Herr Bräunstein? Personnellement, la nouvelle organisation de la Chancellerie Générale me laisse penser que rien ne va plus dans le vieux continent, du moins de votre point de vue démocratique sur la façon de gérer un état. Ne croyez-vous pas?
- Il est vrai que beaucoup de pouvoir est attribué au Chancelier, répondit Bräunstein en pesant ses mots, trop pour que la théorie d'un coup d'état complet de la part du successeur soit impossible à envisager...
- Oh! Un coup d'état ne sera pas nécessaire, l'interrompit Gabamdo; croyez-moi! Les européens viennent d'accorder tant de pouvoir à leur leader principal qu'une courte série de réformes dans l'ordre qu'il faut suffira amplement pour conférer tous les pouvoirs au futur Chancelier. J'ai étudié la question! Y a-t-il eut des changements dans l'ordre des candidats favoris ces derniers temps? J'étais tellement absorbé par le déroulement des opérations que tout m'est passé sous le nez!
Bräunstein restait prudent, car il savait que Gabamdo était salpêtre et qu'un rien pouvait l'enflammer pour le pousser jusqu'aux pires des folies. Le trafiquant d'arme calibrait donc méticuleusement la portée politique de ses paroles, bien que le dictateur fût d'humeur particulièrement joyeuse aujourd'hui:
- Etrangement, le polonais Bordovka est passé second, alors que ses cotes de popularité étaient au plus haut la semaine dernière. Il laisse la place à Dauvin, le français. Puis en troisième place, toujours l'allemand, Vorr. Par contre, c'est à la quatrième place qu'on a une surprise cette semaine: c'est un danois qui vient de prendre la place au candidat anglais! Un certain Frédéric Guyader. Je me suis renseigné: sa carrière politique se limitait jusqu'à présent au Danemark et ça ne fait que depuis un an qu'il se dirige vers l'Europe...
- Il y de la corruption là-dessous...
- Tout le monde s'en doute, mais ça ne l'empêche absolument pas d'avoir un nombre croissant de partisans: comme Vorr est assez mal aimé, les allemands ont maintenant tendance à donner leur voix à Guyader... Et le peuple ne se doute absolument de rien: ce n'est qu'à partir d'un certain grade politique que ces rumeurs commencent à vous parvenir... Cent cinquante millions d'électeurs allemands en plus dans la poche, je pense que le danois à toutes ses chances. Bien sûr les élections n'ont lieu que dans trois mois... Les choses peuvent encore changer...
La conversation des deux hommes fut interrompue lorsqu'un membre de l'équipe scientifique vint leur annoncer que tous les réglages de l'Arme étaient enfin terminés, et que cette dernière pouvait à présent être actionnée dès que Gabamdo en donnerait l'ordre. Il était d'ailleurs huit heures trente, et les guerriers de l'UA dans la plaine étaient impatients de faire couler le sang.
- Enclenchez le tout, ordonna Gabamdo!
Sans que les agents soient au courant de rien, le plan pour lequel ils avaient ½uvré jusqu'à la trahison de Bräunstein allait enfin se dérouler, et transformerait les plaines de Zambie en un océan rouge.
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Le soldat Amotunde avait pour ordre de transmettre un message radio au centre de communication de la base tous les quarts d'heure, afin de signaler que tout était tranquille dans sa zone de surveillance. Il savait que la situation actuelle était on ne peut plus tendue, et prenait donc cet ordre à c½ur et au sérieux. A neuf heures moins le quart, il quitta donc son poste où traînaient avec lui quelques frères d'arme, et se rendit prestement dans la tente la plus proche où se trouvait le matériel radio. Sans même prendre la peine de vérifier la fréquence, le soldat Amotunde décrocha le combiné et envoya son rapport qui toujours était le même: "tout est calme, rien à signaler". Mais le grésillement familier qui d'habitude emplissait son oreille lorsque celle-ci était collée au combiné ne se fit cette fois-ci pas entendre. Il vérifia les réglages, effectua deux autres tentatives, puis se rendit compte que l'appareil en lui-même ne fonctionnait plus. Il pensa appeler un de ses camarades, mais changea d'idée en ayant peur de paraître ridicule face à un problème technique de base. Il perdit cinq précieuses minutes, puis se résigna à appeler de l'aide. Il quitta la tente. Il ne vit d'abord pas ses camarades lorsqu'il regagna son poste de surveillance; il les appela à voix haute. Aucune réponse. Il constata que tous les éclairages du camp s'étaient soudainement éteints. Il s'approcha plus, et découvrit les corps de trois de ses congénères, la gorge tranchée. Il eut un mouvement de recul et s'apprêta à hurler aux renforts, mais lorsqu'il se retourna, ce fut pour se retrouver face à un gigantesque guerrier. Singulièrement, celui-ci avait pour toute arme une machette et un bouclier rectangulaire, tous deux luisant sous l'éclat de la lune. Le cri qu'Amotunde s'apprêtait à pousser mourut dans sa gorge, et il leva son pistolet automatique afin d'abattre le fou qui se dressait face à lui. Mais lorsqu'il pressa la gâchette, rien ne se produisit, et le guerrier resta debout. La lune vint même faire resplendir la blancheur de ses dents, découvertes par un sourire carnassier. Mouvement de panique, le doigt d'Amotunde fit plusieurs allers-retours sur la gâchette et sa cage thoracique fut involontairement secouée de brèves inspirations saccadées. Un autre l'égorgea par derrière.
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Après l'entraînement particulièrement désagréable qu'avaient eu à subir les agents, ces derniers se rendirent dans leur tente, accompagnés de quelques soldat africains avec lesquels ils avaient sympathisé, Etienne tenant à deux mains son nez cassé. Ils discutèrent une petite demi-heure avec les colosses qu'étaient ces guerriers, puis ceux-ci les quittèrent aux alentours de cinq heures de l'après-midi. Nos agents, courbaturés, meurtris, épuisés, s'effondrèrent ensuite sur leur couche et s'enfoncèrent dans un profond sommeil.
Quant à elles, Agathe et Victoria semblaient avoir renoué contact et burent du thé noir local jusqu'à six heures avant de se rendre elles aussi dans leur pavillon. Tout le groupe se trouva donc parfaitement inefficace lorsque l'attaque débuta.
A neuf heures exactement, une clameur s'était élevée au nord du camp, suivie peu après d'une odeur de barbecue qui fit frétiller les narines de Khang dans son sommeil, et qui finit même par l'éveiller. Il se leva, entendit son ventre gargouiller et se dirigea donc vers la sortie du pavillon où ronflaient ses amis. Ce fut alors qu'il comprit d'où provenait l'odeur de viande grillée: au loin s'élevait de longues flammes, et un désordre complet régnait dans le campement; les hommes couraient en tous sens.
Les pupilles de Khang se dilatèrent et il s'engouffra à la volée dans la tente:
- Debout! Debout! Le camp est attaqué! On est attaqué, bordel!
Alors que les agents quittaient lentement leur torpeur, Khang s'approcha du lit de Marco qu'il secoua à deux mains:
- Les hommes ont besoin d'ordres! C'est l'anarchie! Debout! Debout!
Une prise de conscience générale sembla saisir tous les occupants de la tente, ils se dressèrent comme un seul homme et s'emparèrent de leurs armes. N'ayant pas prit la peine de se dévêtir avant de se coucher, les agents étaient déjà prêts au combat. Marco fut le premier à quitter le pavillon, une mitrailleuse lourde au poing:
- Suivez-moi! Allons voir ce qu'y se passe!
Les treize hommes s'élancèrent au pas de course dans l'immense dédale de tentes, se dirigeant vers le nord du camp d'où s'élevaient les flammes. Ils pénétrèrent bientôt dans un épais brouillard de fumée acre et piquante. C'était le chaos qui régnait dans les allées: les hommes couraient en tous sens, certains se rendant au combat, d'autres le fuyant; la clameur de la lutte s'élevait au loin et s'amplifiait encore et toujours. Mais ce qui frappa les agents fut l'absence totale de coups de feu.
Ce fut bientôt à contrecourant d'un véritable flot de fuyards qu'avancèrent les agents. Marco tentait en vain d'interroger ses hommes: tous étaient trop occupés à fuir. Ils devaient bientôt comprendre pourquoi.
Ils continuèrent leur progression, suivant dans la fumée le faible éclat des tentes brûlant au loin, quand face à eux se dessina soudain une ligne d'ombres mouvantes. A cinquante mètres de leur position, les pavillons s'enflammèrent. Les ombres couraient vers eux. Les ombres étaient armées de machettes. Les ombres n'étaient plus qu'à trente mètres.
Les treize hommes levèrent leur arme au même instant et firent feu. Une seule détonation retentit: celle du fusil à lunette de Romain. Une des ombres s'écroula, tandis que les agents restaient paralysés par l'incompréhension. Les ombres étaient maintenant à vingt mètres. Les armes des agents ne fonctionnaient plus.
- Fuyez! hurla Romain tout en tirant une deuxième fois.
Cinquante mille hommes déferlaient sur le camp, équipés d'armes blanches, avec pour seuls ennemis vingt trois milles soldats pris par surprise, dont les armes ne fonctionnaient mystérieusement plus, et dont le chef était au moins aussi déconcerté qu'eux. Un huitième du campement était déjà réduit à l'état de cendres.
Les agents furent traversés d'une violente décharge d'adrénaline, ils se mirent à courir à une vitesse qu'ils ne pensaient jamais pouvoir atteindre. Le visage d'Antonio arborait cette expression qu'il a parfois lorsqu'il comprend que ça va chier pour sa gueule: son front était plissé, ses yeux grands ouverts sous ses sourcils relevés, et sa bouche entrouverte dans un rictus arrondi, au-dessus d'un menton légèrement renfoncé. Quelques milliers d'hommes les poursuivaient en poussant des cris de guerre effroyables, mais ils étaient moins rapides que les agents du fait de leurs épais boucliers. Etienne avait l'impression de se retrouver au c½ur d'un film de batailles moyenâgeuses, et quelques javelots vinrent s'enfoncer dans la terre, ratant les agents de peu. Leurs blessures aux jambes ralentissaient fortement Thomas, Arthur et Antonio. Romain marquait une courte pause tous les vingt mètres et tirait deux fois dans la masse des guerriers, les dissuadant ainsi durant un bref instant de continuer leur avancée:
- J'ai compris, cria-t-il afin que tous ses amis l'entendent, si vos armes ne fonctionnent plus, c'est parce qu'elles sont au système électrique! C'était ça l'Arme: elle désactive tout les systèmes électriques, sûrement grâce à un champ magnétique ou un truc du style! Marc, Alex! Vos revolvers devraient fonctionner!
Le groupe sortit enfin du smog couvrant le nord du camp. Leur champ de vision fut à nouveau dégagé. Alexandre et Marc avaient sortit leurs pistolets, et, tout en courant, tiraient à l'aveuglette dans la masse de leurs poursuivants. Viser aurait d'ailleurs été inutile ici.
Les agents eurent la preuve indéniable que les soldats des forces sud-africaines avaient été excellemment bien entraînés: cent mètres plus loin, les fuyards et le reste des troupes occupant la partie centrale et sud de la base avaient hissé des barricades avec tout ce qu'ils avaient trouvé: restes de tentes, pierres, branchages et véhicules, poussés par les hommes car ne fonctionnant pas plus que leurs armes à feu. Les troupes s'étaient organisées d'elles-mêmes et tous les soldats étaient à présent équipés d'armes provisoires: pioches, pelles, couteaux et quelques rares machettes, lances et pieux. Certains étaient occupés à rassembler des pierres à lancer, d'autres ½uvraient sur la palissade, et d'autres encore taillaient de vulgaires piques à l'aide de leur coutela tandis qu'une équipe faisait allers et retours en ramenant tout ce qui pouvait servir d'arme. Le sang-froid de ces hommes dépassait l'entendement.
Alors que le groupe courait pour gagner le retranchement où s'étaient rabattues leurs troupes, Valérian tourna sa tête vers Romain qui se trouvait à ses côtés. Celui-ci, à son tour, plongea son regard dans les yeux de Valérian: il ne fallut pas une seconde pour que les deux hommes se comprennent. Romain tapa sur l'épaule de Ricardo qui courait face à lui et lui jeta presque son fusil à lunette dans les bras. Riki eut un court moment d'incompréhension avant de reprendre sa course. Valère et Rom se retournèrent et empruntèrent une allée parallèle, filant entre les pavillons, comparables à deux panthères noires. L'horizon n'était plus qu'une crête de flammes, le ciel plus qu'un voile de fumée grise, percé par la clarté de quelques étoiles. Les deux hommes se rendirent à la vitesse de l'éclair jusqu'à la tente où ils avaient laissé leur matériel, n'échangeant pas le moindre mot. Ils devaient faire vite: l'ennemi approchait. Une fois à l'intérieur du pavillon, Valérian saisit deux katanas dans un de ses sacs et en tendit un à Romain. Il fit de même en déroulant les obis que les deux amis enserrèrent autour de leur ventre sous leur uniforme. Ils se mirent à pieds nus, découpèrent leurs manches et laissèrent là le superflu d'objets métalliques susceptibles de ralentir leurs mouvements. Après avoir glissé leur sabre dans leur obi, ils se saluèrent en silence et sortirent dans l'allée: quelques deux mille hommes stoppèrent soudain leur course en voyant les deux amis se dresser sur leur chemin. Tous portaient un épais bouclier, une ceinture de grenades, une machette et des vêtements aussi, mais ça on s'en fout... Les deux amis dégainèrent dans un long bruissement de métal, deux notes modulées dans la nuit. Les guerriers africains se mirent à rire à gorge déployée en se mettant des coups de coude; certains se tapèrent sur la cuisse. Valérian et Romain s'observèrent, eurent un petit sourire en coin, puis levèrent leur lame en garde haute. Le flot d'hommes chargea et s'abattit sur eux.
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Les agents étaient à présent à l'abri derrière la barricade d'un peu plus d'un mètre vingt de haut. Ricardo, Alexandre et Marc étaient agenouillés et prêts à faire feu dès l'apparition des guerriers. Les autres s'étaient emparés des armes disponibles et avaient rejoint les rangs des guerriers africains: Etienne tenait une lourde bêche de ses bras musculeux; Barra et Marco avaient saisit une pioche, Antonio, Khang et Andréas étaient armés de piques et s'étaient rendus aux premières lignes; Thomas et Timothée, ne voyant pas pourquoi ils auraient dû risquer leur vie, s'emparèrent de quelques javelots mal proportionnés et allèrent à l'arrière. Arthur s'empara d'une hache. Certains guerriers avaient eut le temps de se confectionner un bouclier de fortune. La tension grimpa à son paroxysme, l'obscurité se faisant de plus en plus profonde à mesure que la fumée envahissait le ciel.
La masse grisâtre du smog fut déchirée par la charge. La machette dressée vers le ciel, le bouclier leur couvrant le torse, les forces de Gabamdo s'avancèrent au pas de course. Une cinquantaine de mètres les séparaient de la ligne de front, mais les guerriers de l'UA eurent l'air dépités à la vue de la barricade se dressant face à eux. Alexandre, Riki et Marc ne leur laissèrent pas le temps de reconsidérer leur décision: les agents firent mouche; trois boîtes crâniennes rendirent leur contenu en une gerbe écarlate. Les guerriers perpétuèrent leur charge; les cris de guerre montèrent vers le ciel. Marco, de l'arrière, supervisait la bataille:
- Javelots, à mon commandement!...
La masse des hommes n'était plus qu'à trente mètres. Onze hommes étaient tombés sous les tirs des trois agents.
- Attendez!... Attendez encore!... Piquiers, formez la phalange! Javelots, feu à volonté!!!
Bien que le nombre des projectiles fut élevé, leur efficacité fut décevante: les lances étaient de qualité médiocre et mal équilibrées, et les hommes de l'UA étaient équipés de boucliers. Le tout ricocha en grande partie sur ceux-ci, et seule une vingtaine de guerriers furent tués sur la ligne de front de plus d'un kilomètre.
Mais la phalange de fortune organisée au dernier moment se révéla être d'une efficacité meurtrière. Abaissée au dernier instant, les hommes de Gabamdo eurent à peine le temps d'anticiper le coup: la première ligne fut embrochée. Une mélopée de hurlements. Les piquiers s'en donnèrent ensuite à c½ur joie; on vit s'entasser les corps sur la ligne de front. Le bras de Khang fut bientôt fatigué des allers-retours s'en allant percer les corps; Andréas frappait avec vigueur tandis qu'Antonio trouait les cuisses et brisait les genoux lorsque ses ennemis protégeaient leur torse de leur bouclier. La phalange tint longtemps.
Si cette bataille fut la plus meurtrière de tout le vingt-et-unième siècle, ce fut pour deux raisons très simples qui en s'additionnant ne pouvaient que résulter en un massacre hors norme: la première était que ce combat ressemblait en tout à ce qu'aurait donné une lutte à grande échelle deux mille ans auparavant. C'est-à-dire que les hommes étaient regroupés en masses compactes. Les techniques de mouvement et le soldat-électron étaient à présent deux choses parfaitement inimaginables. La seconde était que la grenade est une arme à fonctionnement chimique, et qu'elle avait donc entièrement sa place dans ce combat.
Les petit explosifs ovoïdes partirent en premier lieu des troupes de Gabamdo, et tombèrent de façon éparse dans les rangs des forces alliées. Les détonations furent assourdissantes. A chaque explosion, c'était entre cinq et dix hommes qui mouraient, le corps pulvérisé ou déchiré d'éclats. Khang avait des acouphènes tant les déflagrations étaient puissantes.
La phalange faiblissait peu à peu.
- Ils veulent jouer à ça! hurla Khang, alors ils vont voir ce qu'est un véritable grenade!
De l'une des nombreuses poches ornant son uniforme, l'agent vietnamien sortit un petit globe de verre tenant dans la paume et le balança au-delà de la barricade, au c½ur des troupes de l'UA. Dans un rayon de cinq mètre autour du lieu où était allée se briser la boule de glace, de hautes flammes presque rouges et dégageant une chaleur insoutenable brûlèrent et consumèrent les hommes de Gabamdo dans leur chair et jusqu'à l'os. Les plaintes stridentes déchirèrent l'air.
Mais les force de l'UA se frayaient à présent chemin au travers de la phalange. Marco devait donner les ordres:
- Piquiers, reculez! Troupes de choc en première ligne!
Andréas avait brisé son pieu sur le bouclier d'un adversaire; Khang et Antonio faiblissaient. Des deux camps continuaient de s'envoler les grenades, et les détonations assourdissantes faisaient vibrer l'air. Des membres arrachés et de la terre soulevée par les explosions retombaient sur les troupes et amplifiait la peur et le chaos. La fumée tomba sur le champ de bataille et enveloppa tout, faisant pleurer les yeux et tousser les soldats. Les tentes s'embrasaient à un rythme hallucinant, si bien que la bataille finit par se dérouler au c½ur d'un véritable incendie.
Les piquiers reculèrent de quelques pas, laissèrent place aux hommes armés de pioches, de haches et de pelles, et formèrent ainsi naturellement un quinconce permettant encore aux soldats à l'arrière de faire usage de leur lance.
Le corps à corps s'engageait à présent réellement. Tous resteraient marqués au plus profond d'eux-mêmes par cette bataille.
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Victoria et Agathe s'étaient retrouvées peu de temps après que la bataille eut commencé, et étaient parvenues à se rendre en lieu sûr, à la périphérie sud du camp, après avoir toutefois échappé de justesse à plusieurs soldats de l'UA. Leurs armes ne fonctionnaient bien évidemment pas elles non plus, et les clameurs de la bataille leurs étaient apportées par le vent. L'écho des grenades retentissait dans la plaine. Une crête de feu s'élevait au loin.
Les deux femmes avaient bien entendu émis la théorie que cette fameuse Arme était la cause de ce chaos.
- C'est une catastrophe! cria Victoria qui était penchée sur une des radios du camp, impossible de joindre les bases aériennes de Mongu et de Kasama! C'est là que réside toutes nos forces! Sans ces avions nous n'avons aucune chance de tenir Gabamdo en respect!
- Et il n'y a aucun autre endroit dans les alentours duquel nous pourrions émettre? Qui sait quelle portée peut bien avoir l'Arme: c'est parfaitement possible qu'on parvienne à émettre deux kilomètres plus loin.
Victoria se releva:
- Allons-y! Il y a un petit village six kilomètres au sud!
Les deux femmes quittèrent le pavillon et se mirent à courir sur le sentier. Elles tombèrent par hasard sur un vieux vélo rouillé qu'elles enfourchèrent, Vicky sur le porte porte-bagage et Agato aux commandes. Si on leur avait dit qu'elles feraient un jour de la bicyclette dans la savane onze heures du soir, elles ne nous auraient pas cru. Et elles auraient eu raison. Leur trajet dura une heure.
Si l'action des deux femmes n'eut pas exactement les effets escomptés, il faut reconnaître que jamais la Zambie n'aurait pu être reprise avec autant d'aise par les forces alliées sans le message radio qu'elles parvinrent à transmettre à Kasama.
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L'homme lève les bras: il veut faire un faîtier. Je glisse: rasoir.
Le guerrier s'effondra et ses intestins sectionnés glissèrent entre ses doigts.
Je profite de mon élan: pointe à la gorge du prochain.
Le sang gicla en tous sens.
Je pare là. J'esquive ici. Je m'abaisse. Je coupe la jambe, à l'articulation.
Le soldat tomba en poussant un cri.
Dévier le coup de pointe. Je bouge. Trancher les carotides au passage. Glisser.
L'hémoglobine fusa.
L'homme rabat son sabre. J'esquive. Je passe sur le côté. Je tranche.
Un soldat sans son bras porteur est un soldat mort.
Valérian mit un terme à son cri en lui tranchant la tête.
Arrive un moment dans la pratique du sabre où le monde est réduit à son état de simplicité extrême. Tout ne fait qu'un, et chaque chose est pure. C'est alors que le kendoka parviendra à devenir le sabre: ce ne sera plus son katana seul qui portera les coups, mais son corps tout entier qui accompagnera la lame. Technique, vitesse: l'instinct est le lieu où ces deux mots se rejoignent. Le kendoka se videra de tout sentiment. Ses coups seront plus rapides, plus directs, à mesure que son esprit se libérera. Si le guerrier atteint le vide total, alors plus rien ne pourra l'arrêter.
Ce vide, Valérian et Romain y étaient plongés. Ils avançaient en laissant derrière eux une traînée de corps auxquels manquaient pour la plupart au moins un membre, et de temps à autre une tête. C'était un combat de mouvement perpétuel: la moindre pause aurait signifié la mort des deux agents. Ils couraient, bougeaient, glissaient entre les hommes de l'UA, et coupaient ce que ceux-ci avait l'audace ou la stupidité de laisser à découvert. Leurs lames passaient partout, se faufilaient derrière les boucliers, perçaient les armures de cuir et fendaient net les jambières en deux. Plus rien en dehors de leurs ennemis et de l'unité formée avec leur sabre n'importait à présent. Leur uniforme et leur visage était couverts de gouttelettes de sang, leurs cheveux collés à leur front par la sueur et la crasse, leur yeux rougis par la fumée. De toute la nuit, brefs furent les instants qui leur furent offerts pour nettoyer leur lame.
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L'aéroport militaire de Kasama reçu le message d'alerte à minuit, et s'empressa de prévenir Mongu. Les deux femmes étaient parvenues à leur fin. Les pilotes se précipitèrent dans les cockpits et firent démarrer les engins qui bientôt disparurent dans le ciel étoilé. Une demi-heure de trajet était nécessaire pour atteindre le camp de Kitwe.
Alors que les engins de guerre s'envolaient vers leur position, les agents et le reste des forces alliées s'étaient engagés dans une mêlée sans merci. Alexandre, Marc et Ricardo avaient utilisé toutes les balles disponibles pour leurs armes, et étaient à présent équipés de lourds marteaux. Des cris, aussi bien de guerre que de douleur, étaient poussés de toutes les directions. On entendait les os se briser et les crânes se fendre sous les coups de marteau, les hommes marchaient dans une mélasse sanglante et enjambaient corps et membres déchirés. Les deux camps auparavant bien distincts, séparés par la barricade, ne se présentaient maintenant plus que sous la forme d'une foule compacte. Marco hurlait les ordres à pleins poumons tout en brisant les lignes de boucliers de sa pioche. Etienne éclatait les crânes de l'angle de sa pelle et décapitait des blessés au sol. La barricade s'était retournée contre eux: les hommes de l'UA se propulsaient de son sommet et intégraient leurs rangs. Nombreux toutefois étaient ceux s'empalant sur les pieux levés. Les grenades continuaient de faire d'immenses dégâts dans les deux camps, tous étaient couverts de terre. Mais Khang possédait les explosifs les plus puissants, et les morts causées par ses grenades au phosphore blanc ne se comptaient plus. Alex avait arraché son bouclier à un de ses ennemis et manipulait à présent son marteau à une main. Il brisa la jambe d'un des guerriers se trouvant debout sur la barricade et s'y hissa à son tour après avoir écrasé au sol la tête de celui-ci. De là, il se jeta dans la masse des assaillants en faisant tournoyer sa masse d'arme. L'arrête de son bouclier décrocha une mâchoire dans un craquement sonore. Les boucliers volèrent en éclat. Les pierres tombaient par nuées sur les deux camps, et Thomas et Timothée faisaient partie des artilleurs. Arthur rendait coup pour coup et parait les machettes du manche de sa hache.
Mais rien ne pouvait remplacer l'énorme avantage matériel des troupes de Gabamdo. Ses hommes avaient les armes appropriées et portaient des protections. Leurs effectifs étaient deux fois plus importants, et un flot intarissable de guerriers sautait la barricade sans discontinuer. Marco devrait bientôt sonner la retraite.
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- Nous arrivons dans la zone de conflit dans trente secondes. Terminé.
- Roger. Procédons à l'analyse de la situation. Terminé.
Les dix chasseurs localisés à Kasama arrivaient en renfort. Les agents étaient sauvés.
Mais Victoria et Agathe avaient sous-estimé la portée de l'Arme. Les réacteurs s'arrêtèrent soudain, les tableaux de bord s'éteignirent en un clin d'½il: les avions de combat plongèrent vers la terre ferme en tournoyant.
- Je ne contrôle plus rien, je répète...
Mais même le système de communication était désactivé. Les pilotes s'éjectèrent et les appareils allèrent s'écraser à deux kilomètres du champ de bataille.
Les agents étaient livrés à eux-mêmes. Si de l'aide venait, elle ne serait pas là avant au moins deux jours. Deux jours durant lesquels ils devraient contenir les forces de Gabamdo. Et déjà leurs bras faiblissaient. La bataille durerait toute la nuit.
La suite dans le Chapitre 18: Désertion








# Posté le lundi 27 juillet 2009 08:20

Modifié le samedi 05 septembre 2009 12:58

Chapitre 16 : Petite Soirée entre Amis

Désert d'Al Djawf, Arabie Saoudite, 19h43 heure locale, 18/08/2031 :

Timothée, blessé le jour même d'une balle dans l'estomac, se portait à présent à merveille et avait grand appétit. Il engloutissait le gibier que ses amis allaient chercher à une vitesse hallucinante, et ainsi, reprenait des forces après le désagréable baptême qu'il avait eu à subir quelques heures auparavant. Alors qu'ils étaient dans le camion, Khang lui avait injecté une de ses solutions miracles sensée stimuler les plaquettes sanguine et accélérer la mitose des cellules de l'épiderme ainsi que celles d'autres organes. Andréas avait subi le même traitement, et, bien qu'un peu pâle, sa vie n'était plus en danger et ses mouvement à nouveau libres. Au final, les deux plus atteints restaient Thomas et Arthur, qui, tels deux chiens battus, boîtaient et étaient on ne peut plus laids à voir: Thomas avait encore le visage bosselé et déchiré des coups reçus du tueur à Al Djawf, et, lorsqu'il souriait, les autres agents s'esclaffaient à la vue de sa dentition trouée. Arthur, lui, était comique car son visage était couvert de croûtes et son arcade vulgairement recousue au fil dentaire, ce qui en plus avait l'air de le rendre encore plus fier que d'habitude.
De petits animaux du désert cuisaient, passés à la broche, au centre du cercle formé par les agents, et le temps n'était rythmé que par la chute crépitante des gouttes de graisse jaune au c½ur du foyer rougeoyant qu'alimentait Barra. Les fennecs gueulaient au loin. Seule la ligne d'horizon était encore claire, et les ombres s'allongeaient autour des espions pour tout englober dans les instants qui suivraient. "Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige".
- Tu veux bouffer un truc, proposa Romain à celle qu'il ignorait être Victoria M.?
- Oui, répondit celle-ci d'une voix où était mal dissimulée la colère, je meurs de faim!
- Ouais, bon, excuse-moi mais la dernière fois que je te l'ai proposé tu m'as éclaté le tarin alors... T'as le choix: gerbille, ou euh... une sorte de lapin bizarre qu'on a chopé dans les dunes?
Elle le fusilla du regard.
- Oh! non! Laisses moi deviner, s'exclama Romain en s'apercevant de son regard meurtrier, tu voulais être vétérinaire quand t'avais douze ans, c'est ça? Et ben laisse moi te dire que y a rien d'autre, donc...
Il lui détacha les mains tandis qu'Alexandre gardait son revolver braqué sur elle, et il lui tendit une petite gerbille calcinée:
- Bon, euh... ça nous faisait chier de les tanner donc tu dois recracher les poils...
Victoria, affamée, mordit avec dégout dans le minuscule rongeur calciné. Le goût fut amer et des poils lui descendirent jusque dans l'½sophage, manquant de l'étouffer.
Ce fut à ce moment qu'Andréas et Antonio revinrent du camion garé non loin, chargés d'une Agathe trempée qu'ils jetèrent dans le sable auprès du feu. Ils la traînèrent ensuite jusqu'au pied d'un autre arbrisseau et l'y attachèrent avec du scotch de déménagement. Agathe se réveilla, toussa, cracha, vomit dans le sable puis souleva la tête et prit conscience de la situation. Ricardo, remit de son choc gonadaire, vint se camper face à sa nouvelle victime:
- Tu vas parler oui?!
Et il lui décocha sa main baguée dans la tronche. Agathe renifla d'un grand coup l'hémoglobine qui lui coulait du nez et éclata:
- Mais putain! Pose moi une question avant, gros con!
Ricardo était sceptique et commençait à remettre sérieusement en question la torture préventive américaine, qui selon toute évidence était d'efficacité nulle. Il se demanda toutefois pourquoi le gouvernement des USA avait été prêt à dépenser des fortunes dans la construction de camps où la torture préventive allait être l'activité majeure en Irak, lors de leurs anciennes guerres, sachant que cette méthode était d'une parfaite inefficacité?
- Pour qui tu bosse, grommela Riki?
- Je dirai rien, vociféra Agathe!
- Si tu crois que le fait que tu sois une nana va changer la moindre chose à ton traitement futur, tu te gourdes violemment. Tu n'as pas ici affaire à de gentils messieurs bourrés de principes, ok? On fait probablement partie des pires crapules foulant la surface de cette planète, et moi le premier (-non, ça c'est moi, interrompit Thomas); le mot héros sonne creux à nos oreilles. Alors si tu veux éviter de passer la pire nuit de toute ton existence, dis moi dès à présent pour qui tu travailles.
Agathe commit la grave erreur de cracher aux pieds du colombien.
- Bon, pour commencer, annonça Ricardo, un petit conditionnement au poing américain histoire de m'échauffer.
Les agents continuèrent leur repas comme si de rien n'était alors que les chocs étouffés résonnaient entre les dunes. Khang partit chasser d'autres rongeurs dans l'obscurité afin de calmer l'appétit incommensurable de Timothée; Barra et Marc se roulèrent un joint; Andréas s'en fut quérir du bois; Antonio attisa le foyer; Romain et Alex débutèrent un duo de flûte traversière tandis qu'Etienne et Valérian montaient la garde et qu'Arthur et Thomas parlaient politique. Ce fut l'histoire de quinze minutes: Agathe céda.
- Je... Je vais tout vous dire, commença-t-elle, mais arrête, arrête.
- Quoi, dès l'échauffement, s'exclama Riki! Bien, c'est le bon choix. Vas-y, prends ton temps. Tu veux un mouchoir et un peu d'eau peut-être?
On lui épongea le front et les joues. Riki avait fait en sorte de ne pas trop lui abimer le visage, histoire qu'elle puisse encore s'exprimer correctement après coup. Agathe ne garderait de cet entretien qu'une cicatrice à la pommette et aux arcades sourcilières, que Ricardo, des années plus tard, continuerait de qualifier de "presque invisibles" dans la défense de ses intérêts.
- Je travaille pour William Bräunstein, dit elle, ma mission était de vous éliminer...
- Merci, on avait comprit, dit Andréas en glissant les doigts sur le tissu lui enserrant le cou.
- Je suis Agathe G., reprit-elle, mais elle fut à nouveau interrompue par l'exclamation générale de tous les agents:
- Agathe!!!
- Euh, ouais, c'est moi...
Quelques cris aigus de fennecs agrémentèrent le long silence qui suivit cette annonce inattendue. Toutefois, il ne fallut pas longtemps à Etienne pour en placer une:
- Putain comment tu lui as défoncé la tronche, Riki! Mort de rire! Haha!
- Oh! Je commence à en avoir ras le bol qu'on arrête pas de tomber sur des anciens potes pendant cette mission, explosa Alex! Et puis t'étais pas sensée aller au Japon, devenir cancérologue et te suicider à vingt sept ans, toi, ajouta-t-il en s'adressant directement à Agathe! On en a tous bientôt trente cinq, tu sais?!
- Eh oh! du calme, intervint Thomas! Qu'est ce qui nous prouve que c'est bien Agathe G. et pas un sale mouchard qui se fait passer pour elle, d'abord?
- Facile à savoir, dit Valérian: on a qu'à lui demander quel est son groupe préféré. Vas-y! Dis-le nous!
- ARASHI!!!
Ricardo ne pu contrôler le reflexe neuro-hormonal depuis tout temps inscrit sur son ADN. Dans son encéphale, la pop japonaise était la cible directe de Seek and Destroy, côté clair de ses pensées: son poing bagué de têtes de mort métalliques fut instinctivement projeté dans l'estomac d'Agathe, qui se recroquevilla en deux dans une plainte étouffée.
- Mais putain, hurla Romain! C'était la bonne réponse! Pourquoi tu la frappes?
- Désolé.
Une fois qu'elle fut remise, Etienne s'avança vers elle et s'agenouilla à ses côtés:
- Agathe, un choix s'offre à toi. A présent, soit tu nous aides à retrouver Bräunstein et à lui exploser sa mère; soit on te laisse ici te faire manger par les fennecs. C'est toi qui vois, mais à ta place je choisirai l'option numéro un: les fennecs, ça prend de toutes petites bouchées à la fois, et ça adore creuser des galeries dans les intestins.
- J'ai pas trop le choix, répondit elle. Je viens avec vous. De toute façon y a qu'une chose qui m'intéresse, c'est l'argent. Alors si on peux s'en faire en coulant Bräunstein, pour moi c'est réglo.
- Parfait, dit Etienne. Tu auras ta part si tu nous aides. Mais nous allons te surveiller de près, sois en sûre.
Sur ces mots, il sortit un poignard et découpa le scotch qui la retenait à la ketmie, puis lui apporta du lapin du désert malodorant et à demi couvert de poils noyés dans la graisse carbonisée:
- Goutte, c'est délicieux. Y faut juste apprendre comment racler la peau avec les dents sans se foutre plein de poils sur la langue, mais quand t'as chopé la technique ça va tout seul.
Ce fut à cet instant qu'une petite voix intervint à nouveau dans la conversation:
- Euh, en fait moi c'est Victoria M., sans vouloir énerver quiconque...
- Bon, c'est vraiment plus marrant, là, dit Alexandre. J'ai l'impression d'être au c½ur d'un caméra cachée et ça me les brise menu. Qu'est ce que tu fous à bosser pour les services secrets belge! Bon, c'est pas grave; mais prouve nous que c'est bien toi!
- Le taux d'inflation du Zimbabwe était de deux millions de pourcents en 2009, répondit Vicky.
- C'est bon, c'est elle, déclara Romain. Mais tu n'as pas prit conscience que la situation humanitaire de ce pays était au plus bas et nécessitait une aide décisive des pays occidentaux à l'époque! Les opposants politiques étaient éliminés par Mugabe et...
- Mais ouais, mais ouais, c'était affreux, interrompit Thomas... Victoria, comme tu possèdes plus d'informations que nous sur les activités générales de Bräunstein, tu dois bien avoir un plan d'action, non? Nous ne sommes pas tellement au courant, en fait...
- Si vous acceptez de vous joindre au forces luttant contre le trafic de Bräunstein, nous serons dans douze heures aux côtés des troupes sud africaines afin de contrer l'assaut prochain de Gabamdo. Si vous me laissez contacter mes supérieurs, j'ai le pouvoir de faire atterrir un mirage belge en provenance de l'aéroport de Kaboul à Al Djawf dans quelques heures. Nous poursuivons le même but, et nous pouvons nous entraider...
Un moment de réflexion était nécessaire aux agents. Pour se concentrer, Valérian effectua son sixième kata d'iaido, Alex changea son caleçon de place au travers de sa poche, et Antonio se cura l'oreille en tirant la langue. De manière inattendue ce fut Marc qui brisa le silence:
- En même temps, participer à un conflit à grande échelle dans les plaines de Zambie ça pourrait être marrant.
- Ouais, c'est vrai, appuyèrent Barra et Ricardo à l'unisson.
- Et puis comme ça on ferait un peu de tourisme, dit Etienne.
- On pourra courir nus dans la savane, ajouta Romain.
- Mais surtout, on pourra se farcir cet enfoiré de Bräunstein, dit Antonio, le visage crispé dans un horrible rictus, comme s'il se préparait à un wakawak! Donc, d'après toi, Victoria, c'est à Gabamdo qu'est destinée cette arme, si j'ai bien tout compris?
- Sans aucun doute possible, répondit elle. Tout dans nos recherches rejoint cette conclusion. Nous pensons qu'il est sur un très gros coup. Vous qui avez dérobé les armes, vous devez savoir de quoi il s'agit?
- Il ne s'agit pas d'armes, mais d'une Arme, répondit Khang. Elle se présente sous la forme d'une caisse métallique d'un demi mètre cube, mais nous en ignorons totalement l'effet et la portée.
Les questions s'enchaînèrent, et finalement, les agents racontèrent toute leur histoire à Victoria durant l'heure qui suivit.
- Si tout ce que vous dites est vrai, dit Victoria à la fin du long récit, alors il faut à tout prix se rendre à Kitwe. La situation est encore plus grave que nous le pensions. Vous devez me laisser contacter mes supérieurs!
- Ttt... On ne doit rien, corrigea Thomas. Quand on fait quelque chose, nous, c'est qu'on en a envie, tout simplement. Reformule ta question.
- Avez-vous envie de participer à un des plus grands conflits armés de notre temps, demanda Victoria?
La réponse fut unanime: ils iraient en Zambie. Alexandre détacha Victoria, et elle fut amenée dans le transport de troupes où se trouvait le matériel de communication. Timothée s'occupa de régler la fréquence du vieil appareil avant de tendre l'immense cornet à l'agent belge. Quelques minutes de manipulation des énormes boutons furent encore nécessaires pour trouver la fréquence du consulat de Belgique à Al Djawf. On parvint enfin à émettre.
- Ici élément un de "traque au mutins". Vous me recevez? Objet: remise de rapport. Mettez moi en contact avec le QG à Riyad. Niveau d'urgence cinq. Faites au plus vite.
"Identifiez vous, élément un, fit la voix au travers du poste grésillant".
- "Je suis né dans cette caravane, et nous partons, allez viens", récita elle avec entrain.
"Permission accordée, je vous me immédiatement en contact avec l'ambassadeur à Riyad".
Victoria, une fois en ligne avec le représentant de son pays, lui exposa sa situation et la mort de ses congénères afin qu'il en informe les services de Bruxelles. Elle lui présenta les faits et lui demanda de la mettre en contact avec Kaboul. Il lui fallut ensuite dix minutes d'argumentation avec ses supérieurs en Afghanistan, qui contactèrent Bruxelles en quête d'ordres, avant qu'un mirage ne lui soit enfin accordé. L'aéroport de Kaboul, toujours surveillé par les troupes belges en 2031, reçu l'ordre d'envoyer un de ses quatre mirages à l'aéroport d'Al Djawf, lui-même prévenu quelques minutes plus tard de l'arrivée du transport aérien en code rouge pour minuit. Victoria, contente d'elle-même, raccrocha avec un sourire triomphant avant de dire:
- Bon, mes chers, plus une minute à perdre! En avant vers l'aéroport d'Al Djawf!
Les traces de leur passage furent effacées avec une redoutable efficacité, et l'immense groupe s'engouffra à l'arrière du transport de troupes. Riki s'installa au volant, mit le contact et entama la traversée d'une bande de terrain sauvage d'un kilomètre de large menant à une route en mauvais état. Une heure de trajet au moins leur serait nécessaire pour atteindre les bordures de la ville.
Le voyage débuta par une longue demi-heure de silence complet à l'arrière du camion. Seul parvenaient aux locataires du remorquage le ronronnement rauque du moteur crachotant et de vagues échos de la conversation à l'avant, entre Alex et Ricardo, argumentant sur les orientations actuelles du Métal. Malgré l'arrangement effectué plus tôt entre les services secrets des différentes nations européennes et les agents par l'intermédiaire de Victoria, et le pacte de non-agression accepté par Agathe, Thomas et Valérian gardaient leur automatique braqué sur les deux femmes. La méfiance régnait toujours et ne se dissiperait que lors de leur arrivée à l'aéroport. Toutefois, Antonio décida de briser le silence en s'adressant à Victoria:
- Dis, Vicky, si tu parviens à obtenir en deux heures un avion de guerre coûtant plusieurs millions d'euros et situé à quelques quatre mille kilomètres de ta position, c'est que tu est très haut gradée, non?
- Oui, répondit elle. A Bruxelles, je suis vingtième dans la firme. C'est-à-dire que tous les non civils belges, mis à part environ deux cents haut gradés, doivent répondre à mes ordres. Le problème est qu'ils sont souvent forcés de demander des autorisations à mes supérieurs, comme ça a été le cas ici.
- Pas mal pour quelqu'un qui au début voulait faire les sciences, félicita Antonio.
Au mot de sciences, Romain frémit.
Tony et Victoria continuèrent à converser tandis que le reste du groupe restait plongé dans le mutisme. Une tristesse étrange que l'on ressent parfois quand l'air est trop pur et la nuit trop éclatante enserra les c½urs; une mélancolie inexplicable et soudaine s'était insinuée dans l'atmosphère et creusait son royaume à mesure que le silence se faisait plus pesant. Les gorges bientôt sèches de la belge et de l'hispano-grec se tarirent lentement de paroles, comme dépassées par les vagues du vide déferlant entre les dunes, et une immense absence de sons remplit tout en laissant ces courants d'air tiède et taraudants envahir les poumons et les intestins des agents. C'est dans ces instants que l'on respire profondément, lutte désespérée pour chasser le vide de nos corps. Vainement, car il est ensuite sous nous, ou dans le ciel, ou les yeux de ceux qui partagent notre routine.
A 11h24, le camion parvint à l'aéroport ouest d'Al Djawf. On se présenta à l'entrée de service et Victoria, sortie du véhicule, présenta ses papiers aux deux représentants de l'ordre de l'état d'Arabie Saoudite gardant l'accès grillagé. La barrière leur fut ouverte et on les salua avant que le transport de troupes ne s'élance aux côtés des pistes, entre deux rangées de balises fluorescentes, au violent coup de talon qu'envoya Riki à l'accélérateur. Au bout des cent mètres vitrés de l'aérogare les attendaient deux jeeps ainsi qu'une demi douzaine de soldats, dont on aurait pu dire, à voir leur posture crispée et tendue, que leur uniforme belge était trop serrant, si cela avait été le cas.
Les six hommes saluèrent Vicky, qui leur rendit nonchalamment, et celui dont le torse était le plus pesant de bagatelles tape-à-l'½il s'avança vers les agents à leur sortie du camion:
- Messieurs, mes respects. Je suis le capitaine Boutier, et moi et mes hommes allons vous escorter jusqu'à Kitwe, où nous vous laisserons afin de rejoindre les forces de l'ONU. Le mirage nous a été annoncé pour dans dix minutes.
En effet, il fallut bien neuf minutes avant qu'un léger sifflement soit perçu dans l'air, et les roues de l'avion touchèrent la piste à la dixième minute très exactement. Les agents virent l'immense avion de guerre traverser à une vitesse hallucinante la totalité de la piste et s'arrêter à une trentaine de mètres de leur position, dans un nuage de sable éclatant, ses incroyables ailes jetant leur ombre au loin sous les spots éclairant les zones d'embarquement.
A l'arrière de l'avion, dont la forme rappelait un peu une équerre noire, descendit lentement une passerelle vers laquelle les agents s'avancèrent. Lorsque celle-ci se refermerait sur eux, leur destin serait scellé, et à tout jamais différent de celui qu'ils avaient jusqu'à présent connu.
La suite dans le chapitre 17: De Tello (eh oui: un titre en latin! Juste pour laisser planer un peu de suspens chez ceux qui ont pas prit l'option, hehe!)


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# Posté le jeudi 11 juin 2009 15:41

Modifié le vendredi 26 juin 2009 03:23