Kitwe, Zambie, 08h12 heure locale, 19/08/2031 :
Le mirage belge n'avait eu d'autre choix que de faire escale à Dar es-Salaam pour quelques heures avant de poursuivre son trajet jusqu'à Kitwe. Bien que la technologie de l'appareil fut du plus haut niveau et censée être indétectable, on préféra ne pas traverser les terres de l'Union Africaine et faire le détour en traversant l'Arabie Saoudite, puis le Yémen, jusqu'au Golfe d'Aden. L'engin belge prit toutefois le risque de survoler la pointe somalienne avant de longer les côtes du Kenya puis de la Tanzanie jusqu'à Dar es-Salaam, où il se posa. L'intermède ne dura que vingt minutes, durant lesquelles le pilote ingurgita une forte dose de café. Les agents, sous le regard consterné de Victoria, s'en allèrent s'acheter un sandwich au poulet dans la cantine de l'aéroport, s'offrant à la vue de touristes surpris face aux uniformes sales, à l'odeur désagréable, et particulièrement aux revolvers fixés à leur ceinture. Heureusement, la sécurité de l'aéroport, prévenue, n'intervint pas. Puis tous remontèrent à bord et le mirage décolla à nouveau dans une longue langue de feu.
L'ambiance fut tendue dans le compartiment passager de l'avion, les agents n'ayant pas prit en considération qu'il était interdit de manger dans l'appareil, et non plus les sourcils froncés des six soldats muets face à eux. Ils enfournèrent leur baguette en se foutant de la mayo partout après que Timothée eut mis à part les crudités, puis s'essuyèrent les mains sur leur uniforme ou sur les sièges. Thomas vomit dix minutes plus tard, dans le doggy bag d'Etienne.
L'appareil se posa à huit heures et dix minutes, non pas à Kitwe exactement, mais à environ cent vingt kilomètres de là, sur une des pistes militaires aménagées dans le camp en pleine effervescence des troupes alliées contre Gabamdo. Des milliers de tentes, formant d'interminables rangées, couvraient la plaine à perte de vue et laissaient s'échapper de nombreuses volutes de fumée noire grimpant vers le ciel dégagé, et dénotant la présence d'une vie grouillante.
A la sortie de l'appareil, un régiment entier de casques bleus au garde-à-vous attendait les agents, réparti en deux longues rangées entre lesquelles ils défilèrent, gênés par tant de prestige militaire, à la suite de Victoria. Cette dernière semblait connaître la disposition du camp et ordonna aux autres de la suivre; les agents s'élancèrent dans le dédale en activité.
Tout ici sentait la violence et la guerre; l'ambiance était tendue et incertaine. Sur le visage de tous les soldats, qu'ils soient de l'ONU ou d'un pays africain luttant contre Gabamdo, on pouvait lire la peur dans les traits crispés autour de la bouche et des yeux. Les plus nerveux démontaient, nettoyaient, puis remontaient leurs armes avant de recommencer le cycle qui semblait ne jamais devoir s'arrêter. Le perpétuel va-et-vient de camions et de chars d'assaut, le brouhaha infernal et continu des masses en mouvement, le rationnement l'eau et l'épaisseur de la poussière, le tout ajouté à la lourdeur de l'air, ne permettait en rien le repos aux troupes qui, avec appréhension, attendaient l'ouverture du conflit contre Gabamdo. On voyait des régiments en marche dans les allées, des messagers courir en tous sens, et, à la périphérie de la base, des guerriers s'entraîner au tir et à la course. L'humanité était ici à la fois inexistante, mais on ne peut plus forte au fond des yeux des hommes. Et bien que les agents perçurent cette violence cachée, ce qui les marqua le plus fut le fait que tous les soldats, bien que beaucoup provenant de pays pauvres, étaient équipés de la pointe de la technologie militaire: leurs fusils mitrailleurs n'étaient pas mécaniques, mais électriques. Tant d'hommes avec un tel armement avaient dû coûter une fortune.
Après dix longues minutes de marche au travers des allées bondées, le groupe parvint au centre du camp, gardé, et où les tentes étaient à présent plus grandes et plus espacées.
- Nous entrons dans le quartier général, annonça Victoria tout en maintenant un pas vif après le contrôle d'identité à l'entrée de la zone. C'est ici que logent les généraux et vous pouvez voir ici la tente de réunion. Je pense qu'on nous a réservé un endroit où dormir quelque part dans les environs.
Les agents étaient en nage, puaient, et ne pensaient plus qu'à se laver et dormir. Agathe gardait ses menottes et traînait les pieds, le revolver de Thomas braqué dans le dos. Etienne et Marc semblaient véritablement avoir prit une douche avec leur uniforme, et tous se demandaient s'ils n'auraient pas mieux fait de rester dans cet oasis, à consacrer leur vie au rien.
Mais, parmi les tentes du quartier général, s'éleva soudain une mélodie qui regonfla leur c½ur d'espoir et de force. Avec une pureté et une adresse exceptionnelle, un guitariste jouait du Santana sur une électrique, et Victoria semblait les guider vers le lieu du concert. La tente d'où émanait la musique se dessina enfin clairement, et Victoria haussa les sourcils. Elle devait se rendre chez le général Kadoshi, dont la tente était juste en face d'eux. Mais à sa connaissance, celui-ci ne jouait pas de guitare et respectait au plus haut point la discipline militaire. Ce fut donc dans l'incompréhension qu'elle amena les agents devant la tente avant d'y entrer.
Seul au fond de la salle aux murs de toile, un homme assis sur des caisses d'armement et tenant entre ses mains une magnifique guitare au rouge éclatant, se trouvait au c½ur d'un solo épatant, lorsque l'incursion de Victoria précédée des agents l'interrompit. Il se leva, déposa son instrument, et se dirigea vers le groupe une main tendue:
- Ah! Bonjour! Je vous attendais, s'exclama t'il d'un ton avenant. Il serra la main de Victoria, qui eut l'air indigné, puis celle du reste du groupe en saluant au passage tous ses membres d'un petit hochement de tête.
- Qui êtes-vous, lui demanda l'agent belge sur un ton autoritaire? Je suis ici pour m'entretenir avec le général Kadoshi; où est-il?
- Ah! Vous n'avez pas été prévenus, répondit l'homme après un court silence gêné. Le général Kadoshi a été abattu il y a trois jours, lors d'une tournée d'inspection des frontières avec ses hommes. L'escouade a été attaquée, officiellement par des bandits, mais nous savons qu'il s'agit des hommes de Gabamdo. C'est moi qui occupe son poste à présent...
- Et qui êtes vous, demanda Victoria, qui n'avait en rien laissé traduire le choc qu'elle venait d'endurer, si ce n'était par une légère dilatation des pupilles?
- Je suis le général Temprano, répondit l'homme. Mais appelons nous par nos prénoms; je suis Marco, et c'est un plaisir de vous accueillir ici.
Alexandre se frappa le front de la main. "Mais putain, pensa t'il, aucun d'entre nous n'a été foutu de s'accaparer d'une vie normale?! Nous sommes tous tueurs, généraux, espions... et encore plus improbable, nous nous retrouvons tous les uns après les autres dans les endroits les plus impossibles et débiles de la planète: les déserts, la savane... putain!!!" Il était vrai que cette suite de hasards sans fin commençait à paraître étrange. Les agents n'y comprenaient plus rien et se mettaient même à croire à une manipulation à haute échelle.
Toutefois, on fêta encore une fois ces retrouvailles inattendues avec le plus grand plaisir et avec des cigares de haute qualité que Marco leur offrit. Puis ils sortirent, et le nouveau général des forces luttant contre Gabamdo leur désigna la tente montée quelques heures plus tôt à leur intention avant de les emmener faire la visite du campement, qui dura une heure et demi.
Marco leur montra où étaient stockées les munitions et les armes, leur expliqua la disposition stratégique de la base, et récita en détail le déroulement de la mort du général Kadoshi, Victoria gardant un air apathique bien que comptant en vérité cet homme parmi ses plus proches collègues. A son passage, les soldats, pour la plupart noirs, saluaient Marco qui leur rendait par un ferme hochement de tête.
- C'était le matin du seize, débuta Marco. Lui et ses hommes avaient quitté la base aux environs de sept heures, en jeep, afin d'observer si les troupes de Gabamdo s'étaient positionnées près de la frontière. Leur voyage aurait dû leur mettre plus ou moins une heure jusqu'au Congo. Je ne sais pourquoi, feu le général Kadoshi a insisté pour accompagner les hommes: il ne s'agissait que d'une simple excursion de routine... Nous avons estimé par la suite que leur mort s'est déroulée aux alentours de sept heures quarante cinq. Le véhicule à été touché par une roquette, et le corps du général n'a pas été retrouvé. Nous pensons qu'il a été désintégré. Mais il est scandaleux que l'UA prétende encore que cette attaque n'était pas celle de ses troupes: comme si de simples rebelles pouvaient être équipés d'armes si performantes! Nous n'avons pas cherché justice: les tensions diplomatiques sont déjà énormes entre l'UA et le reste des forces alliées, et nous savons que Gabamdo utilisera le moindre esclandre ou la moindre provocation comme prétexte à un conflit ouvert. Nous savons que nous ne pourrons pas éviter la guerre qui se prépare, mais nous avons encore besoin de temps pour sceller le contrat avec la Chine: comme vous le savez certainement, trente pourcents de l'industrie de ce pays sont à présent localisés en Afrique centrale, et les forces occidentales de l'ONU ne peuvent se permettre, économiquement, de créer trop de tension avec Pékin par une invasion des territoires de l'UA... Des procédures sont apparemment en cours pour offrir des compensations aux chinois, mais rien n'est clair, et c'est pour ça que les hommes sont tendus ces derniers temps...
Tout le groupe, mis à part Victoria qui, vu son grade, devait être au courant de très nombreuses choses, resta bouche bée par les informations que venait de leur délivrer Marco. Thomas, en particulier, qui lui suivait de près l'actualité et comparait entre eux les journaux américains et européens, s'était bien rendu compte de quelques incohérences et contradictions, mais fut atterré par l'énormité des manipulations politiques mises en place par les médias de ces deux continents: tout d'abord, les proportions des pressions effectuées par la Chine sur l'Occident étaient fortement atténuées par les médias: les USA et l'UE voulaient garder une apparente autonomie. Ensuite - bien que Victoria les ai prévenus quelques heures plus tôt de la situation en Afrique - Thomas se rendit à présent bien mieux compte de la réelle situation de tension entre le sud et le centre du continent, grandement atténuée par les médias occidentaux, atténuation au rôle de lénifiant pour le second plus grand pays d'Asie. Les peuples soi-disant libres de l'Occident étaient gardés dans le noir le plus complet.
Le groupe continua sa promenade et passa devant la plaine d'entraînement, où, sous un soleil brûlant, des centaines de soldats effectuaient pompages, abdominaux, tractions, tirs à la mitrailleuse, lancers de couteaux et luttes avec un zèle étonnant et presque effrayant. A une vitesse hallucinante, ces guerriers redoutables escaladaient les murs, rampaient sous les barbelés et terminaient un parcours incroyable en un temps records de quelques minutes.
- Vous pourrez venir vous mesurer à eux cet après-midi, si vous le voulez, dit Marco aux agents. Mais pour l'instant, rentrons à la tente et déjeunons: le soleil est trop haut dans le ciel et vous devez avoir faim.
- J'ai remarqué que tous les hommes sont armés de pistolets mitrailleurs à détonation électrique, dit Riki. Comment ça ce fait? Les journaux n'arrêtent pas de dire que les troupes sud-africaines sont extrêmement mal équipées.
Marco lui jeta un regard d'incompréhension:
- Toute la planète est équipée de cette technologie, jusqu'au moindre taliban. Je ne te comprends pas...
- Il ne faut plus écouter les médias, Ricardo, dit Thomas. L'Occident tient à tout prix à sa suprématie et déforme tout pour que le peuple continue d'y croire. Il marqua une courte pose. Alors comme ça, les armes à feu à détonation électrique sont plus répandues que ne le stipulent nos journaux...
- Toutes les armées du monde peuvent se permettre d'équiper leur hommes ainsi, répéta Marco, outré! Et cela depuis au moins cinq ans!
- L'Europe devient dictature...
Ce fut environ en 2020 que les plus puissantes armées du monde, suivant la trace du leader militaire américain à l'origine de la nouvelle technologie, s'équipèrent des armes à feu à détonation électrique. L'invention était née dans un camp de recherche californien et fut directement adoptée, après les USA, par Israël puis par la Chine et l'AE, Armée Européenne. L'avantage de ce nouveau développement était qu'il offrait à l'arme une cadence de tir environ deux fois et demie supérieur à celle d'un automatique classique à fonctionnement purement mécanique. Le monde entier commença donc lentement à délaisser l'ancien système pour le nouveau, et les armes mécaniques cessèrent d'être produites. A présent, ce n'était plus le télescopage du chien avec la poche de poudre qui enclenchait la projection de la balle, mais une brève décharge électrique au même effet, provoquant la même détonation, mais avec une possibilité de rythme bien plus rapide. Devenant tout simplement moins cher au fil du temps, le mécanisme fut adapté aux revolvers, bien que ne conférant pas d'avantage particulier sur cette arme. Nos agents, eux spécialistes en armes à feu, alternaient selon que l'arme était plus efficace avec le système électrique ou mécanique. Ainsi, le Desert Eagle de Marc, le fusil à lunette de Romain et le silencieux d'Alex étaient mécaniques; le reste du groupe était à l'électrique.
On s'approchait de la mi-journée, mais le soleil fut bientôt voilé par un épais masque de nuages noirs et déconcertants par leur beauté effrayante. Le ciel tourna en quelques instants en une masse obscure et bouillonnante, en une mer figée de velours, qui toutefois, imperceptiblement, roulait sur elle-même comme un torrent montagnard. Les hommes quittèrent le plateau et se mirent à l'abri sous leur tente; la voussure des cieux fut soudain brisée par un éclair, dans un bruit de roc et d'éboulis, et de la voûte céleste tomba comme un mur en une nappe de pluie aux gouttes énormes. Un flot diluvien et constant s'abattit sur la savane à l'instant précis où les agents pénétraient sous la tente du général Temprano.
Les quinze personnes s'assirent à l'immense table occupant le centre du pavillon. On avait ôté ses menottes à Agathe, dont les cheveux ébouriffés et la mine déconfite traduisait une grande fatigue. Cela faisait effectivement presque trente heures que les agents n'avaient pas dormi.
- Bon, j'ai pas grand-chose à vous proposer, annonça Marco. Ici, on bouffe que du maïs et parfois du blé, et les rations sont plutôt minces ces deniers temps...
Tous les agents firent une petite mine à cette déclaration.
- Mais..., continua le général Temprano, j'ai emporté trente caisses de pinard avec moi quand on m'a envoyé ici.
Le regard des hommes s'enflamma soudain, et en particulier celui d'Antonio dont les pupilles éclatantes se levèrent avec adoration vers Marco.
- Et j'ai aussi cinq fûts de Chimay pour ceux qui veulent...
Un brouhaha d'effusions de joie couvrant jusqu'au bruit de la pluie s'éleva de la tente.
- Le blé passera plus facilement comme ça!
- Ouais!!!
Et les douze hommes se mirent à engloutir blé, bière et vin à une vitesse incroyable, avec force renvois et bruits tonitruants peu ragoûtants. Victoria et Agathe, en bout de table, se regardèrent, puis contemplèrent les mâles affreux en train de se nourrir. Les deux femmes entamèrent leur assiette de féculents à petites fourchetées, un air de dégoût distordant les commissures de leurs fines lèvres. En face d'elles, une meute de porcs s'empiffraient avec les mains et ingurgitaient de grandes lampées d'un breuvage gras et malsain. Au bout d'une demi-heure de festin, Romain se mit à danser sur la table, Alexandre à rire gracieusement et Antonio et Thomas à vomir à l'extérieur de la tente. Riki se mit à jouer de la batterie sur les bouteilles de vin vides, et Barra s'endormit sous la table avec Marc. Les sourcils d'Agathe et Vicky se trouvèrent soulevés comme jamais auparavant, arrivant presque au milieu de leur front plissé par l'horreur se déroulant face à elles. Andréas se leva pour faire le flanipuche mais trébucha sur Marc et s'effondra dans la poussière. Une clameur infernale s'éleva soudain: Marco jouait du Slipknot sur sa guitare électrique. Et le chaos se perpétua.
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- Y dorment, là?
- Je sais pas... Ça pourrait être un coma éthylique en même temps, non?
- Putain! Y ont vidé les deux fûts et trois caisses de vin, les malades!
- C'est pour ça que nous, les femmes, dominons le monde. Ces créatures stupides ne connaissent pas leurs limites. C'est comme les poissons rouges...
- On devrait pas appeler le médecin, quand même?
- Oh! C'est leur connerie, Agathe! Qu'y assument, merde!
- Ouais, t'as raison. Tu veux bien aller éteindre l'amplificateur là-bas: y a Alex qui continue à jouer dans son sommeil; ça me brise les ovaires...
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Lorsqu'il se réveilla, il ne se souvint pas de son nom. Il tourna la tête pour prendre conscience du lieu où il était, mais aucun souvenir ne lui revint et un grand élancement lui déchira le crâne. Il était apparemment étendu par terre. Son cerveau analysait les informations une à une, par un décodage lent et douloureux: "dans une tente...; d'autres personnes...; bouteilles vides...; Canada...; hein???"
Alexandre se redressa soudainement et se remémora tout le repas d'un seul coup. Ses camarades étaient allongés au travers de la pièce, et Agathe et Victoria avaient quitté la tente. Le pavillon résonnait de onze ronflements aux tonalités et rythmes différents. Marco se réveilla, se leva, et chaussa ses combat shoes. Romain ouvrit les yeux peu de temps après; un à un, les agents se réveillèrent. Valérian poussa un grognement lorsque que Ricardo repoussa avec une moue de dégoût le bras qu'il avait enserré autour de sa taille. Tim, levé depuis quelques temps, fumait au bec d'un bong sortit d'on ne sait où, et observait ses camarades quitter leur catalepsie cérébrale. Marco s'en alla épousseter sa guitare, puis saisit un sifflet et vida l'intégralité de l'air résidant dans ses poumons, à la manière d'un trompettiste, au travers du petit instrument qui libéra un son plus aigu encore que les pincements de voix des pétasses de deuxième secondaire quand on éteint dans les couloirs. Tous étaient à présent réveillés, et la dure vie du soldat allait commencer pour le groupe de mercenaires. Quittant la tente en se frottant les yeux, Khang prit la direction de la plaine d'entrainement où tous se rendaient:
- Putain, dit-il! on est encore plus dèf que la fois où Riki a éclaté sa chopine dans la gueule du sorteur au Rock Classic. Tu te souviens, mec?
- Ouais, bordel, répondit le colombien! J'ai encore les cicatrices de ses santiags plein le dos! Ça c'était une putain de bonne soirée, les gars!
- Chacun sa définition d'une bonne soirée, Riki, dit Alexandre. Personnellement, défendre un gros taré contre une bande de métaleux barjots armés de queues de billard ça me fait pas trop marrer...
- N'empêche on leur a défoncé leur race, protesta Ricardo! Bon, après on est allé au commissariat et on a fait une semaine de taule, mais ça valait le coup quoi!
- Ah lala! Et tout ça pour un whisky...
- Il était à huit euros cinquante et c'était marqué sept sur la carte!
Leur débat fut interrompu car ils arrivaient sur la plaine d'entraînement qui, suite à l'averse drue, se présentait désormais sous la forme d'un vaste champ de boue. Les agents, se mêlant à l'affluence des soldats africains, s'apprêtèrent à subir la pire heure de leur vie, sous les ordres du général Temprano, au contact guerrier de machines à tuer, dans un demi-mètre de fange. Il était quinze heures deux.
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Sud congolais, proximité: Lubumbashi, 16h15, 19/08/2031 :
Alors que les agents, après leur entraînement d'une heure, quittaient la plaine couverts de boue et pour la plupart le nez ruisselant de sang, les troupes de Gabamdo s'étaient positionnées à cinq kilomètres de la frontière de Zambie. Sur quelques kilomètres carrés, les cinquante mille hommes de Gabamdo étaient répartis, à plat ventre et sous les broussailles, tous armés jusqu'aux dents, en une longue et invisible bande. Certes, ces hommes auraient pu être repérés sans le moindre problème à l'aide d'un satellite, mais l'UA avait explicitement annoncé aux force ennemies que la découverte d'une surveillance satellite de leurs territoires serait incommensurablement synonyme de guerre. Les ennemis de Gabamdo devant encore, comme nous le savons, amadouer les chinois, obéirent encore une fois aux caprices de l'UA. Ces milliers d'hommes, couchés dans la savane, attendaient le signal devant leur parvenir aux alentours de neuf heures pour lancer l'attaque.
Dans le camp à présent presque désert de l'UA, non loin de Lubumbashi, une bonne centaine d'hommes continuaient toutefois de s'activer. Le hangar sud-est était en pleine effervescence, constamment traversé de monte-charges et de patrouilles assurant la sécurité des lieux, et occupé en son centre par l'Arme, elle-même entourée d'une vaste équipe de techniciens et connectée à un énorme transformateur. L'Arme ne se présentait à présent plus sous la simple forme d'une caisse métallique, celle-ci n'étant que le c½ur du mécanisme, mais se trouvait désormais encerclée d'une montagne de matériel électronique, et surplombée d'une immense antenne rentrant tout juste sous les plafonds de quinze mètres. Le tout était directement relié à la centrale électrique de Lubumbashi.
Aux côtés de l'équipe scientifique se trouvaient William Bräunstein et François Gabamdo. Les deux hommes s'entretenaient tandis que les différentes phases de préparation de l'Arme prenaient place, dans une cacophonie de bourdonnements électroniques et de notes modulées d'ordinateur, enveloppées d'une sorte de chant grave et profond, comparable à ceux d'église, secouant le hangar d'une onde au rythme régulier:
- Je dois dire que votre travail m'a beaucoup impressionné, disait Gabamdo, je m'attendais à réellement devoir vous coller une balle dans la tête. Comment êtes vous parvenu à faire tout cela si rapidement?
- J'ai eu accès à des fonds importants qui m'ont permis d'augmenter la cadence, finit par répondre Bräunstein après un court instant d'hésitation, voilà tout...
- Je vois: vous ne voulez pas m'en dire plus... Très bien, je vous laisse vos secrets, le plus important étant que l'Arme soit ici et que tout fonctionne à merveille.
Le dictateur marqua une pause avant de reprendre sur un autre sujet:
- Que pensez-vous de la situation politique de l'Europe, Herr Bräunstein? Personnellement, la nouvelle organisation de la Chancellerie Générale me laisse penser que rien ne va plus dans le vieux continent, du moins de votre point de vue démocratique sur la façon de gérer un état. Ne croyez-vous pas?
- Il est vrai que beaucoup de pouvoir est attribué au Chancelier, répondit Bräunstein en pesant ses mots, trop pour que la théorie d'un coup d'état complet de la part du successeur soit impossible à envisager...
- Oh! Un coup d'état ne sera pas nécessaire, l'interrompit Gabamdo; croyez-moi! Les européens viennent d'accorder tant de pouvoir à leur leader principal qu'une courte série de réformes dans l'ordre qu'il faut suffira amplement pour conférer tous les pouvoirs au futur Chancelier. J'ai étudié la question! Y a-t-il eut des changements dans l'ordre des candidats favoris ces derniers temps? J'étais tellement absorbé par le déroulement des opérations que tout m'est passé sous le nez!
Bräunstein restait prudent, car il savait que Gabamdo était salpêtre et qu'un rien pouvait l'enflammer pour le pousser jusqu'aux pires des folies. Le trafiquant d'arme calibrait donc méticuleusement la portée politique de ses paroles, bien que le dictateur fût d'humeur particulièrement joyeuse aujourd'hui:
- Etrangement, le polonais Bordovka est passé second, alors que ses cotes de popularité étaient au plus haut la semaine dernière. Il laisse la place à Dauvin, le français. Puis en troisième place, toujours l'allemand, Vorr. Par contre, c'est à la quatrième place qu'on a une surprise cette semaine: c'est un danois qui vient de prendre la place au candidat anglais! Un certain Frédéric Guyader. Je me suis renseigné: sa carrière politique se limitait jusqu'à présent au Danemark et ça ne fait que depuis un an qu'il se dirige vers l'Europe...
- Il y de la corruption là-dessous...
- Tout le monde s'en doute, mais ça ne l'empêche absolument pas d'avoir un nombre croissant de partisans: comme Vorr est assez mal aimé, les allemands ont maintenant tendance à donner leur voix à Guyader... Et le peuple ne se doute absolument de rien: ce n'est qu'à partir d'un certain grade politique que ces rumeurs commencent à vous parvenir... Cent cinquante millions d'électeurs allemands en plus dans la poche, je pense que le danois à toutes ses chances. Bien sûr les élections n'ont lieu que dans trois mois... Les choses peuvent encore changer...
La conversation des deux hommes fut interrompue lorsqu'un membre de l'équipe scientifique vint leur annoncer que tous les réglages de l'Arme étaient enfin terminés, et que cette dernière pouvait à présent être actionnée dès que Gabamdo en donnerait l'ordre. Il était d'ailleurs huit heures trente, et les guerriers de l'UA dans la plaine étaient impatients de faire couler le sang.
- Enclenchez le tout, ordonna Gabamdo!
Sans que les agents soient au courant de rien, le plan pour lequel ils avaient ½uvré jusqu'à la trahison de Bräunstein allait enfin se dérouler, et transformerait les plaines de Zambie en un océan rouge.
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Le soldat Amotunde avait pour ordre de transmettre un message radio au centre de communication de la base tous les quarts d'heure, afin de signaler que tout était tranquille dans sa zone de surveillance. Il savait que la situation actuelle était on ne peut plus tendue, et prenait donc cet ordre à c½ur et au sérieux. A neuf heures moins le quart, il quitta donc son poste où traînaient avec lui quelques frères d'arme, et se rendit prestement dans la tente la plus proche où se trouvait le matériel radio. Sans même prendre la peine de vérifier la fréquence, le soldat Amotunde décrocha le combiné et envoya son rapport qui toujours était le même: "tout est calme, rien à signaler". Mais le grésillement familier qui d'habitude emplissait son oreille lorsque celle-ci était collée au combiné ne se fit cette fois-ci pas entendre. Il vérifia les réglages, effectua deux autres tentatives, puis se rendit compte que l'appareil en lui-même ne fonctionnait plus. Il pensa appeler un de ses camarades, mais changea d'idée en ayant peur de paraître ridicule face à un problème technique de base. Il perdit cinq précieuses minutes, puis se résigna à appeler de l'aide. Il quitta la tente. Il ne vit d'abord pas ses camarades lorsqu'il regagna son poste de surveillance; il les appela à voix haute. Aucune réponse. Il constata que tous les éclairages du camp s'étaient soudainement éteints. Il s'approcha plus, et découvrit les corps de trois de ses congénères, la gorge tranchée. Il eut un mouvement de recul et s'apprêta à hurler aux renforts, mais lorsqu'il se retourna, ce fut pour se retrouver face à un gigantesque guerrier. Singulièrement, celui-ci avait pour toute arme une machette et un bouclier rectangulaire, tous deux luisant sous l'éclat de la lune. Le cri qu'Amotunde s'apprêtait à pousser mourut dans sa gorge, et il leva son pistolet automatique afin d'abattre le fou qui se dressait face à lui. Mais lorsqu'il pressa la gâchette, rien ne se produisit, et le guerrier resta debout. La lune vint même faire resplendir la blancheur de ses dents, découvertes par un sourire carnassier. Mouvement de panique, le doigt d'Amotunde fit plusieurs allers-retours sur la gâchette et sa cage thoracique fut involontairement secouée de brèves inspirations saccadées. Un autre l'égorgea par derrière.
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Après l'entraînement particulièrement désagréable qu'avaient eu à subir les agents, ces derniers se rendirent dans leur tente, accompagnés de quelques soldat africains avec lesquels ils avaient sympathisé, Etienne tenant à deux mains son nez cassé. Ils discutèrent une petite demi-heure avec les colosses qu'étaient ces guerriers, puis ceux-ci les quittèrent aux alentours de cinq heures de l'après-midi. Nos agents, courbaturés, meurtris, épuisés, s'effondrèrent ensuite sur leur couche et s'enfoncèrent dans un profond sommeil.
Quant à elles, Agathe et Victoria semblaient avoir renoué contact et burent du thé noir local jusqu'à six heures avant de se rendre elles aussi dans leur pavillon. Tout le groupe se trouva donc parfaitement inefficace lorsque l'attaque débuta.
A neuf heures exactement, une clameur s'était élevée au nord du camp, suivie peu après d'une odeur de barbecue qui fit frétiller les narines de Khang dans son sommeil, et qui finit même par l'éveiller. Il se leva, entendit son ventre gargouiller et se dirigea donc vers la sortie du pavillon où ronflaient ses amis. Ce fut alors qu'il comprit d'où provenait l'odeur de viande grillée: au loin s'élevait de longues flammes, et un désordre complet régnait dans le campement; les hommes couraient en tous sens.
Les pupilles de Khang se dilatèrent et il s'engouffra à la volée dans la tente:
- Debout! Debout! Le camp est attaqué! On est attaqué, bordel!
Alors que les agents quittaient lentement leur torpeur, Khang s'approcha du lit de Marco qu'il secoua à deux mains:
- Les hommes ont besoin d'ordres! C'est l'anarchie! Debout! Debout!
Une prise de conscience générale sembla saisir tous les occupants de la tente, ils se dressèrent comme un seul homme et s'emparèrent de leurs armes. N'ayant pas prit la peine de se dévêtir avant de se coucher, les agents étaient déjà prêts au combat. Marco fut le premier à quitter le pavillon, une mitrailleuse lourde au poing:
- Suivez-moi! Allons voir ce qu'y se passe!
Les treize hommes s'élancèrent au pas de course dans l'immense dédale de tentes, se dirigeant vers le nord du camp d'où s'élevaient les flammes. Ils pénétrèrent bientôt dans un épais brouillard de fumée acre et piquante. C'était le chaos qui régnait dans les allées: les hommes couraient en tous sens, certains se rendant au combat, d'autres le fuyant; la clameur de la lutte s'élevait au loin et s'amplifiait encore et toujours. Mais ce qui frappa les agents fut l'absence totale de coups de feu.
Ce fut bientôt à contrecourant d'un véritable flot de fuyards qu'avancèrent les agents. Marco tentait en vain d'interroger ses hommes: tous étaient trop occupés à fuir. Ils devaient bientôt comprendre pourquoi.
Ils continuèrent leur progression, suivant dans la fumée le faible éclat des tentes brûlant au loin, quand face à eux se dessina soudain une ligne d'ombres mouvantes. A cinquante mètres de leur position, les pavillons s'enflammèrent. Les ombres couraient vers eux. Les ombres étaient armées de machettes. Les ombres n'étaient plus qu'à trente mètres.
Les treize hommes levèrent leur arme au même instant et firent feu. Une seule détonation retentit: celle du fusil à lunette de Romain. Une des ombres s'écroula, tandis que les agents restaient paralysés par l'incompréhension. Les ombres étaient maintenant à vingt mètres. Les armes des agents ne fonctionnaient plus.
- Fuyez! hurla Romain tout en tirant une deuxième fois.
Cinquante mille hommes déferlaient sur le camp, équipés d'armes blanches, avec pour seuls ennemis vingt trois milles soldats pris par surprise, dont les armes ne fonctionnaient mystérieusement plus, et dont le chef était au moins aussi déconcerté qu'eux. Un huitième du campement était déjà réduit à l'état de cendres.
Les agents furent traversés d'une violente décharge d'adrénaline, ils se mirent à courir à une vitesse qu'ils ne pensaient jamais pouvoir atteindre. Le visage d'Antonio arborait cette expression qu'il a parfois lorsqu'il comprend que ça va chier pour sa gueule: son front était plissé, ses yeux grands ouverts sous ses sourcils relevés, et sa bouche entrouverte dans un rictus arrondi, au-dessus d'un menton légèrement renfoncé. Quelques milliers d'hommes les poursuivaient en poussant des cris de guerre effroyables, mais ils étaient moins rapides que les agents du fait de leurs épais boucliers. Etienne avait l'impression de se retrouver au c½ur d'un film de batailles moyenâgeuses, et quelques javelots vinrent s'enfoncer dans la terre, ratant les agents de peu. Leurs blessures aux jambes ralentissaient fortement Thomas, Arthur et Antonio. Romain marquait une courte pause tous les vingt mètres et tirait deux fois dans la masse des guerriers, les dissuadant ainsi durant un bref instant de continuer leur avancée:
- J'ai compris, cria-t-il afin que tous ses amis l'entendent, si vos armes ne fonctionnent plus, c'est parce qu'elles sont au système électrique! C'était ça l'Arme: elle désactive tout les systèmes électriques, sûrement grâce à un champ magnétique ou un truc du style! Marc, Alex! Vos revolvers devraient fonctionner!
Le groupe sortit enfin du smog couvrant le nord du camp. Leur champ de vision fut à nouveau dégagé. Alexandre et Marc avaient sortit leurs pistolets, et, tout en courant, tiraient à l'aveuglette dans la masse de leurs poursuivants. Viser aurait d'ailleurs été inutile ici.
Les agents eurent la preuve indéniable que les soldats des forces sud-africaines avaient été excellemment bien entraînés: cent mètres plus loin, les fuyards et le reste des troupes occupant la partie centrale et sud de la base avaient hissé des barricades avec tout ce qu'ils avaient trouvé: restes de tentes, pierres, branchages et véhicules, poussés par les hommes car ne fonctionnant pas plus que leurs armes à feu. Les troupes s'étaient organisées d'elles-mêmes et tous les soldats étaient à présent équipés d'armes provisoires: pioches, pelles, couteaux et quelques rares machettes, lances et pieux. Certains étaient occupés à rassembler des pierres à lancer, d'autres ½uvraient sur la palissade, et d'autres encore taillaient de vulgaires piques à l'aide de leur coutela tandis qu'une équipe faisait allers et retours en ramenant tout ce qui pouvait servir d'arme. Le sang-froid de ces hommes dépassait l'entendement.
Alors que le groupe courait pour gagner le retranchement où s'étaient rabattues leurs troupes, Valérian tourna sa tête vers Romain qui se trouvait à ses côtés. Celui-ci, à son tour, plongea son regard dans les yeux de Valérian: il ne fallut pas une seconde pour que les deux hommes se comprennent. Romain tapa sur l'épaule de Ricardo qui courait face à lui et lui jeta presque son fusil à lunette dans les bras. Riki eut un court moment d'incompréhension avant de reprendre sa course. Valère et Rom se retournèrent et empruntèrent une allée parallèle, filant entre les pavillons, comparables à deux panthères noires. L'horizon n'était plus qu'une crête de flammes, le ciel plus qu'un voile de fumée grise, percé par la clarté de quelques étoiles. Les deux hommes se rendirent à la vitesse de l'éclair jusqu'à la tente où ils avaient laissé leur matériel, n'échangeant pas le moindre mot. Ils devaient faire vite: l'ennemi approchait. Une fois à l'intérieur du pavillon, Valérian saisit deux katanas dans un de ses sacs et en tendit un à Romain. Il fit de même en déroulant les obis que les deux amis enserrèrent autour de leur ventre sous leur uniforme. Ils se mirent à pieds nus, découpèrent leurs manches et laissèrent là le superflu d'objets métalliques susceptibles de ralentir leurs mouvements. Après avoir glissé leur sabre dans leur obi, ils se saluèrent en silence et sortirent dans l'allée: quelques deux mille hommes stoppèrent soudain leur course en voyant les deux amis se dresser sur leur chemin. Tous portaient un épais bouclier, une ceinture de grenades, une machette et des vêtements aussi, mais ça on s'en fout... Les deux amis dégainèrent dans un long bruissement de métal, deux notes modulées dans la nuit. Les guerriers africains se mirent à rire à gorge déployée en se mettant des coups de coude; certains se tapèrent sur la cuisse. Valérian et Romain s'observèrent, eurent un petit sourire en coin, puis levèrent leur lame en garde haute. Le flot d'hommes chargea et s'abattit sur eux.
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Les agents étaient à présent à l'abri derrière la barricade d'un peu plus d'un mètre vingt de haut. Ricardo, Alexandre et Marc étaient agenouillés et prêts à faire feu dès l'apparition des guerriers. Les autres s'étaient emparés des armes disponibles et avaient rejoint les rangs des guerriers africains: Etienne tenait une lourde bêche de ses bras musculeux; Barra et Marco avaient saisit une pioche, Antonio, Khang et Andréas étaient armés de piques et s'étaient rendus aux premières lignes; Thomas et Timothée, ne voyant pas pourquoi ils auraient dû risquer leur vie, s'emparèrent de quelques javelots mal proportionnés et allèrent à l'arrière. Arthur s'empara d'une hache. Certains guerriers avaient eut le temps de se confectionner un bouclier de fortune. La tension grimpa à son paroxysme, l'obscurité se faisant de plus en plus profonde à mesure que la fumée envahissait le ciel.
La masse grisâtre du smog fut déchirée par la charge. La machette dressée vers le ciel, le bouclier leur couvrant le torse, les forces de Gabamdo s'avancèrent au pas de course. Une cinquantaine de mètres les séparaient de la ligne de front, mais les guerriers de l'UA eurent l'air dépités à la vue de la barricade se dressant face à eux. Alexandre, Riki et Marc ne leur laissèrent pas le temps de reconsidérer leur décision: les agents firent mouche; trois boîtes crâniennes rendirent leur contenu en une gerbe écarlate. Les guerriers perpétuèrent leur charge; les cris de guerre montèrent vers le ciel. Marco, de l'arrière, supervisait la bataille:
- Javelots, à mon commandement!...
La masse des hommes n'était plus qu'à trente mètres. Onze hommes étaient tombés sous les tirs des trois agents.
- Attendez!... Attendez encore!... Piquiers, formez la phalange! Javelots, feu à volonté!!!
Bien que le nombre des projectiles fut élevé, leur efficacité fut décevante: les lances étaient de qualité médiocre et mal équilibrées, et les hommes de l'UA étaient équipés de boucliers. Le tout ricocha en grande partie sur ceux-ci, et seule une vingtaine de guerriers furent tués sur la ligne de front de plus d'un kilomètre.
Mais la phalange de fortune organisée au dernier moment se révéla être d'une efficacité meurtrière. Abaissée au dernier instant, les hommes de Gabamdo eurent à peine le temps d'anticiper le coup: la première ligne fut embrochée. Une mélopée de hurlements. Les piquiers s'en donnèrent ensuite à c½ur joie; on vit s'entasser les corps sur la ligne de front. Le bras de Khang fut bientôt fatigué des allers-retours s'en allant percer les corps; Andréas frappait avec vigueur tandis qu'Antonio trouait les cuisses et brisait les genoux lorsque ses ennemis protégeaient leur torse de leur bouclier. La phalange tint longtemps.
Si cette bataille fut la plus meurtrière de tout le vingt-et-unième siècle, ce fut pour deux raisons très simples qui en s'additionnant ne pouvaient que résulter en un massacre hors norme: la première était que ce combat ressemblait en tout à ce qu'aurait donné une lutte à grande échelle deux mille ans auparavant. C'est-à-dire que les hommes étaient regroupés en masses compactes. Les techniques de mouvement et le soldat-électron étaient à présent deux choses parfaitement inimaginables. La seconde était que la grenade est une arme à fonctionnement chimique, et qu'elle avait donc entièrement sa place dans ce combat.
Les petit explosifs ovoïdes partirent en premier lieu des troupes de Gabamdo, et tombèrent de façon éparse dans les rangs des forces alliées. Les détonations furent assourdissantes. A chaque explosion, c'était entre cinq et dix hommes qui mouraient, le corps pulvérisé ou déchiré d'éclats. Khang avait des acouphènes tant les déflagrations étaient puissantes.
La phalange faiblissait peu à peu.
- Ils veulent jouer à ça! hurla Khang, alors ils vont voir ce qu'est un véritable grenade!
De l'une des nombreuses poches ornant son uniforme, l'agent vietnamien sortit un petit globe de verre tenant dans la paume et le balança au-delà de la barricade, au c½ur des troupes de l'UA. Dans un rayon de cinq mètre autour du lieu où était allée se briser la boule de glace, de hautes flammes presque rouges et dégageant une chaleur insoutenable brûlèrent et consumèrent les hommes de Gabamdo dans leur chair et jusqu'à l'os. Les plaintes stridentes déchirèrent l'air.
Mais les force de l'UA se frayaient à présent chemin au travers de la phalange. Marco devait donner les ordres:
- Piquiers, reculez! Troupes de choc en première ligne!
Andréas avait brisé son pieu sur le bouclier d'un adversaire; Khang et Antonio faiblissaient. Des deux camps continuaient de s'envoler les grenades, et les détonations assourdissantes faisaient vibrer l'air. Des membres arrachés et de la terre soulevée par les explosions retombaient sur les troupes et amplifiait la peur et le chaos. La fumée tomba sur le champ de bataille et enveloppa tout, faisant pleurer les yeux et tousser les soldats. Les tentes s'embrasaient à un rythme hallucinant, si bien que la bataille finit par se dérouler au c½ur d'un véritable incendie.
Les piquiers reculèrent de quelques pas, laissèrent place aux hommes armés de pioches, de haches et de pelles, et formèrent ainsi naturellement un quinconce permettant encore aux soldats à l'arrière de faire usage de leur lance.
Le corps à corps s'engageait à présent réellement. Tous resteraient marqués au plus profond d'eux-mêmes par cette bataille.
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Victoria et Agathe s'étaient retrouvées peu de temps après que la bataille eut commencé, et étaient parvenues à se rendre en lieu sûr, à la périphérie sud du camp, après avoir toutefois échappé de justesse à plusieurs soldats de l'UA. Leurs armes ne fonctionnaient bien évidemment pas elles non plus, et les clameurs de la bataille leurs étaient apportées par le vent. L'écho des grenades retentissait dans la plaine. Une crête de feu s'élevait au loin.
Les deux femmes avaient bien entendu émis la théorie que cette fameuse Arme était la cause de ce chaos.
- C'est une catastrophe! cria Victoria qui était penchée sur une des radios du camp, impossible de joindre les bases aériennes de Mongu et de Kasama! C'est là que réside toutes nos forces! Sans ces avions nous n'avons aucune chance de tenir Gabamdo en respect!
- Et il n'y a aucun autre endroit dans les alentours duquel nous pourrions émettre? Qui sait quelle portée peut bien avoir l'Arme: c'est parfaitement possible qu'on parvienne à émettre deux kilomètres plus loin.
Victoria se releva:
- Allons-y! Il y a un petit village six kilomètres au sud!
Les deux femmes quittèrent le pavillon et se mirent à courir sur le sentier. Elles tombèrent par hasard sur un vieux vélo rouillé qu'elles enfourchèrent, Vicky sur le porte porte-bagage et Agato aux commandes. Si on leur avait dit qu'elles feraient un jour de la bicyclette dans la savane onze heures du soir, elles ne nous auraient pas cru. Et elles auraient eu raison. Leur trajet dura une heure.
Si l'action des deux femmes n'eut pas exactement les effets escomptés, il faut reconnaître que jamais la Zambie n'aurait pu être reprise avec autant d'aise par les forces alliées sans le message radio qu'elles parvinrent à transmettre à Kasama.
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L'homme lève les bras: il veut faire un faîtier. Je glisse: rasoir.
Le guerrier s'effondra et ses intestins sectionnés glissèrent entre ses doigts.
Je profite de mon élan: pointe à la gorge du prochain.
Le sang gicla en tous sens.
Je pare là. J'esquive ici. Je m'abaisse. Je coupe la jambe, à l'articulation.
Le soldat tomba en poussant un cri.
Dévier le coup de pointe. Je bouge. Trancher les carotides au passage. Glisser.
L'hémoglobine fusa.
L'homme rabat son sabre. J'esquive. Je passe sur le côté. Je tranche.
Un soldat sans son bras porteur est un soldat mort.
Valérian mit un terme à son cri en lui tranchant la tête.
Arrive un moment dans la pratique du sabre où le monde est réduit à son état de simplicité extrême. Tout ne fait qu'un, et chaque chose est pure. C'est alors que le kendoka parviendra à devenir le sabre: ce ne sera plus son katana seul qui portera les coups, mais son corps tout entier qui accompagnera la lame. Technique, vitesse: l'instinct est le lieu où ces deux mots se rejoignent. Le kendoka se videra de tout sentiment. Ses coups seront plus rapides, plus directs, à mesure que son esprit se libérera. Si le guerrier atteint le vide total, alors plus rien ne pourra l'arrêter.
Ce vide, Valérian et Romain y étaient plongés. Ils avançaient en laissant derrière eux une traînée de corps auxquels manquaient pour la plupart au moins un membre, et de temps à autre une tête. C'était un combat de mouvement perpétuel: la moindre pause aurait signifié la mort des deux agents. Ils couraient, bougeaient, glissaient entre les hommes de l'UA, et coupaient ce que ceux-ci avait l'audace ou la stupidité de laisser à découvert. Leurs lames passaient partout, se faufilaient derrière les boucliers, perçaient les armures de cuir et fendaient net les jambières en deux. Plus rien en dehors de leurs ennemis et de l'unité formée avec leur sabre n'importait à présent. Leur uniforme et leur visage était couverts de gouttelettes de sang, leurs cheveux collés à leur front par la sueur et la crasse, leur yeux rougis par la fumée. De toute la nuit, brefs furent les instants qui leur furent offerts pour nettoyer leur lame.
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L'aéroport militaire de Kasama reçu le message d'alerte à minuit, et s'empressa de prévenir Mongu. Les deux femmes étaient parvenues à leur fin. Les pilotes se précipitèrent dans les cockpits et firent démarrer les engins qui bientôt disparurent dans le ciel étoilé. Une demi-heure de trajet était nécessaire pour atteindre le camp de Kitwe.
Alors que les engins de guerre s'envolaient vers leur position, les agents et le reste des forces alliées s'étaient engagés dans une mêlée sans merci. Alexandre, Marc et Ricardo avaient utilisé toutes les balles disponibles pour leurs armes, et étaient à présent équipés de lourds marteaux. Des cris, aussi bien de guerre que de douleur, étaient poussés de toutes les directions. On entendait les os se briser et les crânes se fendre sous les coups de marteau, les hommes marchaient dans une mélasse sanglante et enjambaient corps et membres déchirés. Les deux camps auparavant bien distincts, séparés par la barricade, ne se présentaient maintenant plus que sous la forme d'une foule compacte. Marco hurlait les ordres à pleins poumons tout en brisant les lignes de boucliers de sa pioche. Etienne éclatait les crânes de l'angle de sa pelle et décapitait des blessés au sol. La barricade s'était retournée contre eux: les hommes de l'UA se propulsaient de son sommet et intégraient leurs rangs. Nombreux toutefois étaient ceux s'empalant sur les pieux levés. Les grenades continuaient de faire d'immenses dégâts dans les deux camps, tous étaient couverts de terre. Mais Khang possédait les explosifs les plus puissants, et les morts causées par ses grenades au phosphore blanc ne se comptaient plus. Alex avait arraché son bouclier à un de ses ennemis et manipulait à présent son marteau à une main. Il brisa la jambe d'un des guerriers se trouvant debout sur la barricade et s'y hissa à son tour après avoir écrasé au sol la tête de celui-ci. De là, il se jeta dans la masse des assaillants en faisant tournoyer sa masse d'arme. L'arrête de son bouclier décrocha une mâchoire dans un craquement sonore. Les boucliers volèrent en éclat. Les pierres tombaient par nuées sur les deux camps, et Thomas et Timothée faisaient partie des artilleurs. Arthur rendait coup pour coup et parait les machettes du manche de sa hache.
Mais rien ne pouvait remplacer l'énorme avantage matériel des troupes de Gabamdo. Ses hommes avaient les armes appropriées et portaient des protections. Leurs effectifs étaient deux fois plus importants, et un flot intarissable de guerriers sautait la barricade sans discontinuer. Marco devrait bientôt sonner la retraite.
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- Nous arrivons dans la zone de conflit dans trente secondes. Terminé.
- Roger. Procédons à l'analyse de la situation. Terminé.
Les dix chasseurs localisés à Kasama arrivaient en renfort. Les agents étaient sauvés.
Mais Victoria et Agathe avaient sous-estimé la portée de l'Arme. Les réacteurs s'arrêtèrent soudain, les tableaux de bord s'éteignirent en un clin d'½il: les avions de combat plongèrent vers la terre ferme en tournoyant.
- Je ne contrôle plus rien, je répète...
Mais même le système de communication était désactivé. Les pilotes s'éjectèrent et les appareils allèrent s'écraser à deux kilomètres du champ de bataille.
Les agents étaient livrés à eux-mêmes. Si de l'aide venait, elle ne serait pas là avant au moins deux jours. Deux jours durant lesquels ils devraient contenir les forces de Gabamdo. Et déjà leurs bras faiblissaient. La bataille durerait toute la nuit.
La suite dans le Chapitre 18: Désertion