Bruxelles, Belgique, 9h16 heure locale, 24/08/2031 :
Marco boitait comme un porc, et ça lui cassait franchement les couilles. Ce pédé de guerrier africain au javelot hérissé de piquots lui avait dégommé la guibolle, et d'après les médecins, les séquelles occasionnées par ce dard à la con resteraient à vie, bien que leurs effets sur la démarche du Seigneur des lamas perdraient vite de leur ampleur...
Marco déambulait, paumé, dans les couloirs des vastes bâtiments de l'OTAN, à la recherche du centre de communication, où, lui avait-on dit à sa sortie du centre médical, un message de ses supérieurs à l'ONU l'attendait, ce qui n'annonçait rien de bon. Le général Temprano demanda son chemin à quelques fonctionnaires impeccables hântant les couloirs, se perdit une troisimème fois, puis tomba enfin sur une pancarte indiquant la direction à prendre pour la salle de communication qu'il atteignit quelques volées de marches et couloirs plus loin.
On le laissa entrer dans l'immense pièce après qu'il eût décliné son identité, et il fut conduit entre les bureaux où secrétaires affairés et fonctionnaires débordés semblaient vouloir éclater leur clavier en y écrasant leurs doigts caleux et crispés. On levait à peine la tête, et on ne saluait pas.
Le jeune homme conduisant Marco s'arrêta soudain à côté d'un bureau entièrement recouvert de post-it, de documents à l'épaisseur angoissante et de feuilles éparses chiffonées, activa l'imprimante y trônant puis fit sortir l'ordi de son mode veille. Deux feuillets noircis furent vite expédiés de l'appareil, sur lesquels on pouvait voir les signatures apposées de ses nombreux suppérieurs en bas de page, alingnées dans l'ordre hiérarchique. Le secrétaire tendit les deux formats A4 au général, puis disparut sans un mot dans la clameur des claviers martyrisés.
C'étaient deux pages d'ambages, de circonlocutions sans le moindre intérêt, ayant pour seul et unique but de lui annoncer qu'il était démis de ses fonctions pour son manque de professionalisme sur le champ de bataille de Zambie, ainsi que pour la complication des affaires diplomatiques en Afrique ne permettant plus un tel laxisme dans la tenue des troupes, et... bref, des conneries. Marco déchira les deux feuillets. La seule information utile qu'il ait retenue était que six mille euros continueraient de lui être versés tous les mois en compensation, et ce pour une durée indéterminée pouvant aller jusqu'à trois ans. La vie était belle. Ça faisait déjà quelques années que ses supérieurs lui broutaient la raie, et cette surprise presque inconcevable arrivait à point nommé : ses potes l'attendaient! Mais qu'un officier aussi haut gradé que lui soit renvoyé sans autre forme de procès signifiait que les affaires de l'ONU étaient troublées par quelque événement majeur, ce qui n'avait jamais été bon signe pour le monde par le passé... Marco ne savait pas encore à quel point.
Marco quitta le bâtiment en sifflotant et s'avança à travers la grande cours de béton à l'extérieur. Le ciel était d'un bleu pur et tout à fait immaculé, et il commençait déjà à faire chaud. Une hirondelle passa.
On lui ouvrit les grilles sans lui poser la moindre question, et une fois sur le trottoir, Marco sortit son portable pour appeler un taxi. Il allait retrouver les autres salaupiauds qui lui lui avaient foutu un vent, et participerait à leur mission qu'ils le veuillent ou non.
- Déposez moi à la location de véhicules la plus proche, s'il vous plaît...
Les seuls mots que prononca le taximan furent le prix de la course lorsque Marco quitta l'habitacle, et la vieille voiture crapoteuse à la peinture jaune délavée redémara dans un petit nuage noir dès que les dix euros furent empochés et la portière fermée.
Marco avait eut la grande intelligence de placer un émetteur dans les vêtements d'Etienne, prévoyant que le groupe des agents voudrait à tout prix récupérer son anonymat et disparaître sans lui... Sachant depuis toujours que la tendance d'Eti n'avais jamais été de changer de fringues avec régularité, Marco avait misé sur sa personne en espérant que la puce le conduirait directement jusqu'au lieu de cachette et ne se perdrait pas en route.
Dès que Marco entra en possession de sa petite voiture de location à la couleur bleue, il alla se garer non loin et brancha la batterie de son ordinateur portable dans l'allume-cigare. Tapotant sur son clavier durant quelques secondes, il lança une pléthore de programmes qui tous affichèrent loading un bref instant. Une carte de Belgique apparut soudain sur l'écran, et au sud-est du pays se mit à clignoter un minuscule point rouge, en plein c½ur des Fagnes.
- Mais qu'est-ce que ces cons vont foutre à Spa?
La question n'occupa pas l'esprit de Marco très longtemps : encore probablement un trip d'Etim, ce duo infernal qui déjà dans sa jeunesse... mais ne nous égarons pas.
Marco alla faire un plein et démarra : il en avait pour un peu plus d'une heure de route.
..................................................................................................................
Copenhague, Danemark, 9h40 heure locale :
Lorsque Camille W. entra dans le spacieux lieu de travail du candidat à la chancellerie européenne, Frédéric G., les premiers sons qui lui parvinrent furent les notes aigues qu'émettait une jeune chinoise en colère dans son dialecte complexe, tout en rassemblant les documents traînant éparpillés sur le bureau du politicien danois. Frédéric semblait répondre aux véhémentes imprécations de la jeune femme avec une sécheresse qui attisait encore sa fureur et faisait rougir ses pommettes bronzées ; mais même en parlant chinois, Fred gardait l'accent violement français qui déjà le caractérisait lors de ses conversations en anglais, et qui à présent ôtait de leur prestige à ses arguments accompagnés de grands gestes de la main.
Camille resta en retrait derrière l'écran de bambous élancés, dont les feuilles en mouvements dessinaient d'éphémères sillons à la surface des bassins, où nageaient sereinement les bancs de poissons argentés que Fred nourrissait tous les matins, avec amour.
Les talons de l'asiatique claquèrent sur le dallage de marbre noir lorsqu'elle descendit la volée de marches surélevant le bureau du politicien, et ce fut à peine si ses yeux, noirs de haine, se posèrent sur Camille avant qu'elle ne quitte la vaste voûte, laissant derrière une atmosphère tendue malgré la déco zen.
- Salope!!! hurla Fred en levant les poings ; je baise ton connard de père vendeur de tofu dans un bordel pékinnois! Je pisse dans la bouche de tes pédérastes d'ancêtres!
Puis il se rassit soudain et se mit à chantonner « Changes », de David Bowie, d'une voix enrouée, en faisant tournoyer son fauteuil à roulettes tout en dénouant le n½ud de sa cravate.
Ce fut à cet instant que Camille décida de faire son apparition. Ses souples enjambées la menèrent jusqu'au petit sentier de pierre, entre les deux bassins, et les bruits de pas alertèrent Fred qui interrompit son interprétation pour poser son regard un peu fou sur la personne s'anvançant vers lui. Un vaste sourire étira ses lèvres désechées lorsqu'il reconnut sa très chère amie :
- Camille!
- Fredouille!
Le politicien descendit de son perchoir en sautillant gaiment pour aller embrasser son amie. Il se dressa sur la pointe des pieds et alla coller sur sa joue une bise humide, dont l'écho strident se répercuta entre les colones d'acier, faisant sursauter les poissons dont les écailles se hérissèrent. Camille s'essuya la joue du revers de la manche, un sourire figé sur les lèvres.
- Je suis content de te revoir, Cam. Ça faisait longtemps! Comment vas-tu? Viens, montons nous asseoir!
- Ça va bien, très bien même!
- Les affaires et tout?...
- Nickel.
- Et la famille? Ça va la famille?
- Bien aussi...
Les deux amis s'assirent dans les vastes fauteuils du promontoire.
- Et ton chat? Comment y s'appelait encore?...
- Fred...
- Fred?! Vraiment?!
- Fred... je suis pas ici pour ça...
- Ah! Oui... pardon...
Le danois sortit deux verres à vin de son placard et les remplit d'un beau rosé qui sintilla dans la clarté matinale de ce magnifique mois d'août, que laissait pénétrer l'ample baie vitrée en bout de salle. Frédéric tendit le premier à Camille, tout en buvant un gorgée du sien, puis s'étendit sur le dossier de son fauteuil :
- Tu te doutes bien que j'ai une tâche particulièrement délicate à te confier, puisque je fais appel à tes compétences au tarif... généreux. Mes affaires en Chine vont mal, Camille ; les patrons des industries chinoises d'Afrique me mettent une pression démesurée, et je sens qu'ils me préparent un coup dans le dos, surtout ce salopard de Piao Liong... Je ne vais pas agir maintenant : j'attends d'être sûr de la situation, mais j'aimerais que tu te tiennes prête. Je sais que tu n'es pas au courant de mes affaires en Chine : je te recontacterai d'ici peu pour t'informer de tout. Reste à Copenhague pour les deux semaines qui viennent...
Camille huma le fin bouquet du rosé, fit jouer le cristal du vaste verre dans la clarté matinale, puis laissa tourner sur sa langue une lampée sciemment calculée du breuvage. Elle leva son regard critique au plafond durant un bref instant avant de répondre à Fred :
- J'y suis pour un mois, Fred. C'est parfait, donc... faisons comme ça! Je vais juste devoir te demader un petit acompte de trente mille euros...
Fred sortit un stylo d'ivoire de la poche de sa veste et signa le chèque, après y avoir apposé de sa délicate écriture l'équivalent d'une année de salaire pour l'européen moyen. Il tendit le feuillet à Camille, qui lui adressa un beau sourire en guise de remerciement :
- C'est pour mes quelques frais de matériel informatique... et je veux bien un autre verre de vin aussi.
- Bien sûr!
..................................................................................................................
Proximité : Spa, 10h40 heure locale :
Victoria et Agathe, une fois encore, et malgré les très nombreuses soirées où ce type de scène avait heurté leur globe occulaire, observaient avec circonspection le groupe des mâles fumer des pétards en jouant au Call of Duty : Modern Warfare 8, sur l'acienne Playstation 6 qu'Etienne avait resortie d'une caisse à la cave.
A travers l'épais nuage de fumée enrobant ce spectacle incroyable, des ombres fugaces bougeaient. Aux deux femmes parvenaient les échos virils et caverneux des cris guerriers qu'Etienne poussait à chaque fois que Timothée lui faisait la peau à coups de bouclier, ou à la mitrailleuse. Un écran de brume odorante et statique séparait le monde où étaient allés s'enfermer les agents de la réalité. Antonio et Romain poussaient des wakawaks stridents en background, et semblaient prendre un plaisir tout particulier à se pincer les tétons, tandis que Riki et Alex enchaînaient soufflette sur soufflette au pied de l'imposant narguilé à la tête rougoyante, dans le c½ur duquel se mêlait beuh et tabac mentholé. Thomas et Valérian, à trois mètres du gigantesque écran d'Eti, avaient du mal à voir leurs ennemis tant la fumée était dense et épaisse dans la salle. Marc s'en faisait un petit, en solitaire sur le canapé. Mais tout ceci... n'avait aucun sens.
Une agitation sporadique secouait le groupe de mecs défoncés lorsque l'un des leurs crapoutait avec violence, et de temps à autres, Alexandre disait un truc comme : « putain je suis sur Mars là! ».
Mais ce calme approximatif ne dura point : un corps-à-corps d'une grande violence débuta lorsque Timothée se tourna vers Romain pour lui dire : « fatal » sur un ton provocateur... Le combat singulier tourna à la mêlée générale en quelques secondes ; l'écran géant fut déchiré de long en large durant la bataille, alors que la bande de défoncés s'éclatait mollement à coups de coussins, dont les plumes se répandirent en tous sens pour verser encore dans l'onirique de la situation.
Le groupe se divisa en deux camps : les partisans de Tim, et ceux de Romain. Ils se construisirent des fortifications aux deux extrêmes du salon, tout en communiquant par des cris d'australopithèque n'exprimant que des idées simples, parfaitement incapables d'implicite dans leur état présent.
La tension était grande dans les bunkers bâtis en matelas et coussins ; les yeux plissés et vicieux de Tim quand il a fumé comme un pompier scrutaient le champ de bataille avec sérieux et professionalisme. L'état de guerre totale se perpétua, et de temps en temps volait une bouteille de vodka vide d'un camp à l'autre pour aller se claquer sur le parquet, provoquant de virulentes cacophonies de « crapoute! ». De nouvelles armes perverses se développaient dans les deux camps : Valérian vomit par exemple dans un sac qu'il referma avant de s'en servir comme grenade à fragmentation. Le classique des bouteilles d'urine fut bien entendu au programme.
Aux côtés de Vicky et d'Agathe, Khang siroptait une eau plate en observant le champ de bataille, assis à la table de la cuisine adjacente :
- Ils sont vraiment dans leur univers là...
- Ouais, dit Agathe, c'est vraiment des cons ! Quelle jeunesse décadente !
- Tu l'as déjà dit cinq fois ça, Agathe, lui fit remarquer Vicky.
Il était presque onze heures du matin, et les deux filles attendaient en la compagnie de Khang le petit déjeuner qu'Andréas leur préparait.
La maison d'Etienne était vaste et richement décorée de meubles designs, sur lesquels trônaient de petite statuettes entre les piles de livre de SF (parmi lesquels on comptait tragiquement des merdes comme « Tara Duncan »). Quelques vastes toiles d'art contemporain ornaient les murs, et la cuisine était gigantesque, aménagée selon la dernière mode américaine. La bâtisse, sur deux étages, n'offrait au premier rien de plus que de vastes chambres à coucher décorées avec goût et sobriété, ainsi qu'une salle de bain dont le centre était occupé par un immense jacuzzi. Le salon, la plus grande salle de la maison, s'était quant à lui transformé en un terrible champ de bataille, où les intérêts énormes qui s'y jouaient échappaient totalement aux autres, prenant leur petit déjeuner : Beuhland était en état de guerre, et seul un miracle pourrait sauver ses habitant d'un conflit à grande échelle...
La sonnette retentit soudain et fit se dresser la tête des quatre agents sobres qui faillirent renverser leur café tant la surprise fut grande : aucune visite n'était attendue ; Etienne était officiellement mort.
Les regards s'entrecroisèrent, et un accord tacite fut fait en quelques secondes. Tous les quatre s'emparèrent de leur revolver et allèrent se postionner à genoux devant la porte d'entrée. Agathe s'avança lentement et ouvrit celle-ci d'un seul coup tout en se rabattant vivement sur le côté. Marco faillit faire un infarctus lorsqu'il se retrouva nez-à-nez avec quatre gros desert-eagle limite enfoncés dans ses narines de lamas. Il leva ses mains tremblantes tandis que ses pupilles se dilataient. Son c½ur battait si fort qu'on pouvait observer le faible soulevement de sa cage thoracique même sous l'épaisseur de sa veste de cuir noir :
- C'est... c'est moi ! Marco ! balbutia-t-il.
Les quatres occupants de la bâtisse soufflèrent bruyament, expulsant du même fait l'anxiété soudaine qui avait interrompu leur petit déjeuner.
- Rentre ! lui intima Agathe une fois que tous eurent rabaissé leur revolver ; y a du café .
Le Seigneur de lamas s'essuya les sabots sur le paillasson avant de faire son entrée dans le hall. Tous s'étaient déjà rassis lorsqu'il pénétra dans la cuisine, et Khang soufflait sur la vapeur de son café tandis que Vicky achevais, le visage emprunt d'une avenante bonhomie, un yaourt nature qu'elle ignorait périmé depuis une semaine.
- Où sont les autres ? demanda Marco en jetant quelques rapides coups d'½il dans la cuisine...
Ce fut alors qu'un tonitruant crapoute ! fit soudain écho à un bruit de verre brisé et à quelques éclats de rire abrutissant d'Antonio, eux-même accompagnés d'un beau renvoi aux sonorités ondulées. Tous parvinrent du salon jusqu'aux oreilles dressées de Marco.
- Dans le salon..., fit Khang tout en accompagnant ses propos d'une moue dégoutée, alors que de nouveaux rots faisaient vibrer l'air calme du matin.
- Oh ! non ! Ne me dis pas que...
- Si, répondit Khang à Marco ; Etienne avait un stock de cent grammes dans sa chambre à l'étage...
- Comment ça
avait ? demanda Marco tout en appréhendant une fort cruelle réponse.
- Tu sais bien...
- Mais pourquoi est-ce qu'ils commencent leur soirée à onze heures du mat ?!
- Ben, en fait la soirée n'est pas terminée, lui expliqua Vicky ; ils sont comme ça depuis plus ou moins douze heures...
Le Seigneur des lamas se précipita en galopant dans le salon, et se jeta à genoux lorsque le tableau pathétique qu'offraient ses camarades explosés à sa vue lui fut entièrement révélé. « Nooooon ! » En quelques secondes d'observation à travers l'épais nuage de fumée odorante qui enrobait le champ de bataille, Marco comprit qu'un événement d'une gravité immense s'était déroulé : Beuhland était en guerre.
- Oh ! non...
- Qu'y a-t-il Marco ? se préoccupa Agathe.
- Je dois agir, répondit celui-ci d'une voix enrouée...
- Quoi ? Comment ça, mon grand ? Viens prendre un café, va !
Un joint vola soudain hors du nuage de fumée, en tournoyant dans un éclat mystique, et roula jusque devant Marco, accompagné d'une petite musique d'église. Une voix caverneuse se fit soudain entendre dans l'esprit du Seigneur des lamas, entre les saccatos des trompettes divines : «
Marco... Marco... C'est Burnux qui te parle... Je te confie cette arme ultime afin que tu ailles rétablir la Paix à Beuhland ! Tel est ton Destin, Seigneur des Lamas !! Obéis !!! »
- Oui, ô grand Burnux !
- Tu dis quoi, Marco ?
Le Seigneur des lamas retira sa veste, puis sortit son briquet avant de se mettre à tirer des tafs de Dieu le Père sur le pétard mystique, qui souleva une brume épaisse à travers les éclats orangés du matin, colorant les faisseaux blafards de la lumière filtrant à travers les feuillages de doux duvet vert qui entouraient la maison. En quelques secondes d'inhalation intensive, le Seigneur des lamas sentit que son encéphale était partit faire quelques longeurs de crawl dans la piscine d'éther des abords du Styx, aux frontières de l'Hadès, sous une jolie pluie battante de chloroforme écarlate...
..................................................................................................................
Beuhland, Plaine des Flanipuches roux, heure : rien à foutre (heure locale) :
La Plaine des Flanipuches roux était calme après cette nuit de bataille. Les cris stridents de quelques burneurs blessés résonnaient dans l'épaisse fumée qui stagnait au dessus de l'étendue herbeuse, accompagnés par ceux des flanipuches éventrés dans la luzerne verdoyante. De vastes plumes volaient dans l'air vicié mais pourtant si doux, alors que les deux camps s'étaient enfin séparés après une nuit de combats meurtriers.
Mais déjà, les deux généraux, Etim, préparaient une nouvelle attaque surprise pour renverser les positions ennemies de Romain Roi du joint. Obiwan Kenobeuh et La Faucheuse, dans leur tente privée où étaient accumulés maints plants de cannabis, étaient penchés sur une carte et tentaient de se concentrer afin d'échafauder un plan machiavélique.
- Je propose d'envoyer une charge de flanipuches drogués sur le flanc droit de leurs fortifications, tout en catapultant nos bouteilles de vodka remplies d'urine sur leur tentes, afin d'affecter le moral des troupes adverses, dit La Faucheuse avant de se faire un sale sous-marin bien crapuleux dans la capuche de sa robe de bure noire.
- Mais t'es totalement conne ou quoi, Faucheuse ?! s'exclama Kenobeuh ; le flanc droit c'est là qu'ils ont positionné leurs zippos géants : cela signifierait la perte de la moitié de nos effectifs, grosse débile !
- Ouais, mais si on arrive à prendre la muraille droite, on pourra sans peine verser des cendres brûlantes sur leurs troupes désemparées ! On a au moins vingt cendars remplis !
- Mmm... j'me tâte, ma grande... Si j'accepte ton plan, tu me fais quoi ce soir, Faucheuse ?
- Kenobeuh ! Voyons ! Arrêtes de penser qu'à ta trompe ! Appelons nos fidèles conseillés... Tominours ! Frère Tousse !
Un petit bonhomme roux vêtu de vert entra dans la tente en boitant piteusement, suivit par un moine avec une coupe de métalleux et une grosse barbe:
- Oui, ô grande Faucheuse, dont la faux sintille sous la lune d'argent et dont...
- Passons les formalités, veux-tu, farfadet, lui ordonna la créature vêtue de noir ; nous avons besoin de tes habiles conseils, mon rouquin...
A l'autre bout de la plaine, au sein même des palissades de Romain Roi du joint, le même type plans se préparait dans le pavillon central. Romain avait un peu l'air con, sa grosse couronne ourlée de velour écarlate de travers sur le lit désordonné de ses cheveux bordéliques, les yeux pleins de petits vaisseaux sanguins explosés. Riki, un gros casque de fer sur la tronche, ingurgitait de la bière dans sa grande corne de taureau et interrompait de temps à autres la discussion stratégique de Valère et Tony par un lourd renvoi.
- Mais ta mère la juge, Valère ! gueulait Antonio ; nique des moines !
- Je te dis qu'y faut attaquer maintenant, grosse gonade ! C'est la seule solution !
- Bon, fermez vos gueules ! beugla soudain Ricardo en tapant sa chopine sur la table ; laissons le Roi prendre une décision stratégique, sinon ça va être trop le bordel ! Qu'en penses-tu, Romain ?
- Je pense que cette connasse de Faucheuse c'est foutue de ma gueule ! répondit celui-ci en redressant sa couronne ; donc on chevauche nos flanipuches de combat, et on bourre dans le tas comme des tarés ! Maintenant !
Riki se leva, quitta la tente et sonna le cor de rassemblement des troupes. Les armées du roi Romain se groupèrent en régiments pour l'inspection. Rom sortit à son tours de la tente et entama son discours :
- Beaucoup d'entre vous n'aurons plus le plaisir de consommer des sucettes dans cette vie, soldats. Les troupes de la Faucheuse et du traître Obiwan Kenobeuh nous attendent de l'autre côté de cette plaine, et nous devons frapper maintenant, avec force et détermination, sans quoi nous savons que La Faucheuse s'appropriera toute la beuh de Beuhland, et se fumera tout pour elle sans paratager avec personne, cette salope ! La seule solution est le combat ! A la charge, mes frères !! Lavons l'affront qui a été fait à ma personne dans le sang !!!
De grandes acclamations s'élevèrent dans les rangs, et un à un, les régiments de burneurs fanatiques quittèrent l'enceinte par la porte principale. Antonio, Riki et Valère enfourchèrent leur flanipuches de guerre et escortèrent le roi, tous trois armés d'une grande lance au bout de laquelle flottait un étendard brodé de la feuille de cannabis. Les troupes du roi Romain s'avançèrent dans la plaine.
Au même instant, les trois mille chevaucheurs de flanipuches d'Obiwan Kenobeuh, accompagnés des six mille fantassins défoncés de La Faucheuse, se lancèrent dans la vaste étendue de luzerne enrobée d'une fumée presque aussi dense que l'eau. La Faucheuse sonna son glas diabolique à l'instant même où Riki soufflait dans le cor, annonçant la charge. Les deux armées allaient entrer en collision frontale : le massacre serait immense, et Beuhland à tout jamais plongé dans le chaos et la guerre...
- Tuez-les tous ! beugla La Faucheuse de sa voix nasillarde tout en faisant tournoyer sa faux.
- Crapoute ! hurla Romain de dégainant son sabre.
Cent mètres séparaient encore les deux armées...
Mais soudain, un faisseaux lumineux éclaira les nuages. Tous les hommes s'arrêtèrent d'un seul coup dans leur course pour observer le phénomène divin. Même La Faucheuse et le roi Romain restèrent stupéfaits. Tout à coup, une ombre immense parcouru le ciel orageux :
- Un lama ?! s'étonna Ricardo qui avait enlevé son casque pour le caler sous son bras.
En effet, une ombre chinoise un peu foireuse de lama parcourait le ciel. L'animal mystique ouvrit la gueule :
- Mêêêêêêê !!!
Les deux armées restèrent glacées de terreur. Tous les hommes retenaient leur souffle. Une rumeur se fit entendre au loin, comme si des milliers de sabots martelaient la terre... Des milliers de sabots martelaient la terre ! Sur la ligne d'horizon se dessina soudain une longue crête de cous laineux, avec au bout une petite tête avec de grandes oreilles et un air conplètement con... Des milliers de lamas s'engouffrèrent entre les deux armées, au galop, tout en poussant d'insupportables braillements au infâmes sonorité gutturales. Les hommes se pressaient les mains sur les oreilles.
Toutes les bêtes cessèrent soudain de se mouvoir une fois les deux armées séparées par une grosse bande de créatures laineuses. Au milieu du rassemblement de lamas se forma soudain un petit cercle vide, au milieu duquel se dressa un lama plus haut que les autres. Sur le dos de celui-ci se tenait un mec vêtu seulement d'un slip en peau de lama orange, fièrement dressé, les mains sur les hanches.
- Mêêêêê ! Mêê ! Mêê ! fit l'homme.
- Putain mais c'est qui ce boulet ? murmura Kenobeuh à l'oreille de La Faucheuse.
Tous les lamas s'inclinèrent d'un seul coup en baissant respectueusement la tête, à l'exception de quelques uns qui crachèrent de petite fontaines autour de l'homme en peau de bête, dont les cheveux noirs ondulaient dans le vent :
- Je suis le Seigneur des lamas, fit-il ; envoyé par Burnux pour rétablir la paix à Beuhland !
- Ecoute... c'est sympa d'essayer, mec, lui cria Romain du haut de son flanipuche caparaçonné ; mais là on a juste envie de se foutre sur la gueule un bon coup, donc casse toi. Y a rien à faire... On va s'exploser de toute façon...
Le roi Romain fut soudain interrompu : la vaste meute de lamas grognait frénétiquement en se foutant de la bave partout.
- Mêê !! fit le seigneur des lamas en levant la main droite, ordonnant aux animaux de cesser. Dites moi quelle est la source de ce conflit idiot, toi Faucheuse, Mort des joints, et toi, Roi Romain.
- La Faucheuse a commencé ! débuta Romain ; elle s'est foutue de la gueule de mon vocabulaire parce que je connaissais pas le mot fatidique ! Elle a prit ça comme prétexte pour me déclarer la guerre et s'approprier toute la beuh rien que pour elle !
- Même pas vrai ! gémit La Faucheuse en cachant son visage sous sa capuche.
- Si, salope !
Le Seigneur des lamas se claqua la main sur la tronche :
- Fermez vos gueules ! Faucheuse, qu'as-tu à dire pour ta défense ?
- C'est lui qu'a commencé !
« Mêêêê ! » firent les lamas en c½ur.
- Mêê mêêêê ? leur demanda leur Seigneur.
- Mêêêêê ! Mêêêê !
- Mes lamas me disent que tu mens, Faucheuse. Dis moi la vérité.
- C'est la véri...
- Mêêêêê !!!
- Bon... j'avoue, dit La Mort des joints en jouant maladroitement avec sa grande faux ; le Roi Romain dit vrai. Mais si j'ai fait ça, c'est parce qu'il surtaxe les productions de Beuhland, alors que tout le monde sait très bien qu'il offre des purs à toutes ses courtisanes, et qu'il organise des sous-marins géants dans les cathédrales de Joint-Ville, deux fois par semaine !
- Calomnie ! hurla le Roi Romain.
- Mêêêêêêêêê !!! firent les lamas.
- Pas deux fois par semaines !
- Mêêêê !!! Mêêêê !!!
- Bon... mais pas à toutes mes courtisanes !
- Mêêêê !!!
- Vous êtes tous deux en tort ! déclara le Seigneur des lamas ; et de plus, vous êtes prêts à sacrifier la vie de milliers d'homme pour de la beuh !
- Ben ouais, dirent Kenobeuh, La Faucheuse et le Roi à l'unisson.
- Putain... Vous allez faire un compromis ! dit le Seigneur des lamas ; et chacun y mettra du sien pour éviter la guerre. Faucheuse, excuse-toi envers ton Roi, auquel tu dois respect et fidélité.
- Mais va te faire...
Mais avant que La Faucheuse eut terminé sa délicate tournure de phrase, elle était déjà entourée de lamas grognant et montrant leurs crocs putrides.
- D'accord, d'accord... je m'excuse, mon Roi, de m'être foutu de la gueule de Votre médiocre vocabulaire, et je m'engage à ne plus jamais commettre de tels actes compromettant la paix du royaume de Beuhland.
- J'accepte tes excuses, Faucheuse, déclara le Roi Romain.
- Quant à vous, Roi de Beuhland, ajouta le Seigneur des lamas en se trounant vers Romain, vous vous engagez à réduire les taxes sur la production de beuh à Beuhland de 70%, et à ce que vos sous-marins géants soient ouverts au grand public dans les églises consacrées à Burnux.
Le Roi jeta un rapide regard angoissé vers les lamas en train d'aiguiser leur sabots sur des pierres. D'autres cassaient des cailloux entre leurs crocs...
- Je m'y engage, dit Romain.
Soudain, les lamas se levèrent sur leurs pattes arrières et se mirent à exécuter des danses péruviennes en claquant des sabots. De petites fontaines crachées par les lamas brillèrent dans le soleil illuminant le ciel à présent dégagé. Tous les burneurs sortirent leurs pétards et se mirent à les faire passer dans les rangs en chantant des chansons paillardes. Beuhland était à nouveau en paix ! Le paradis avait été sauvé !!! Kenobeuh, Riki, Frère Tousse, Valère, La Faucheuse, le Seigneur de lamas, Tony, Marc, Tominours, et Romain roi du joint se couchèrent dans l'herbe en faisant tourner deux trois purs, et s'endormirent avec un feeling de totale ataraxie, ainsi que de totale ataxie, dans les touffes de luzerne Beuhlandaise, et dans la douce fourrure des lamas.
La suite dans le Chapitre 22 : Pessimistes Méditations de l'Allemend Bräunstein dans la Solitude de son Appartement Berlinois
(Avez-vous noté la profondeur des dialogues dans ce Chapitre 21 ? Je crois qu'il y a moyen de faire un bon commentaire composé : I) La fureur des lamas II) Marco, une figure charismatique III) Mise en évidence des bienfaits de la beuh. Je vous laisse trouver les sous-parties...)